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Archive for avril 2011

CHRISTIAN

21/04/2011


Quand on quitte le Japon, son pays d’accueil et ses collègues en période de crise, comment le vit-on ? Christian répond en toute honnêteté.


Brièvement, est ce que tu pourrais me dire où tu étais au moment où le tremblement de terre a frappé Tokyo ? Quelle a été ta réaction ? Quels sentiments t’ont traversé l’esprit ?

Le jour du tremblement de terre j’avais pris un jour de congé et, après être sorti le matin, je me trouvais dans mon petit appartement dans le sud de Tokyo, debout dans le couloir au moment de la première secousse. Je suis Français et je n ai pas grandi dans une zone d’activité sismique. Les tremblements de terre ne sont pas quelque chose de « naturel », de « connu », quelque chose que mon corps, mon système nerveux auraient l’habitude de détecter. De ce fait, chaque fois que la terre tremble, il y a un petit temps de latence avant que je prenne conscience que c’est vraiment en train d’arriver, que ce n’est pas une illusion.

Il faut dire qu’on sent beaucoup moins les secousses quand on est debout. Dans les premières secondes je me suis arrêté sous l’encadrement de la porte de ma chambre (ce qui est un faux « bon conseil » incroyablement répandu) croyant que comme souvent la secousse serait brève.  Cependant, après une dizaine de secondes, l’intensité du phénomène s’est accrue, la porte des toilettes et de ma chambre se sont mises à tourner sur leurs charnières et j’ai alors compris que ce j’avais vécu jusqu’ici n’était rien comparé à ce qui arrivait. J’ai vérifié que le gaz était coupé, j’ai pris mon sac « tremblement de terre » que j’avais préparé il y a quelques mois – à l’époque comme un jeu – et je suis allé m’assoir sous ma table, avec mon smartphone à portée de main pour pouvoir rester en contact avec le monde extérieur.

C’est marrant, je réagis toujours de la même manière face à un séisme. La première question que je me pose est « jusqu’où ça va aller ? ». Je me la suis posée cette fois encore. En revanche la suite a différée. J’ai simplement attendu sous ma table que les secousses s’arrêtent en regardant les cloisons bouger, et en vérifiant autour de moi que rien dans mon appartement n’était en train de tomber ou de s’effondrer.

La première fois que tu as entendu parler des problèmes à la centrale de Fukushima, comment as-tu réagi ?

Les premières informations faisant écho des problèmes à la centrale de Fukushima nous sont parvenues le jour suivant le tremblement de terre, le samedi. Les news faisaient seulement état de « problèmes », sans aucun détail sur la nature et l’étendue des dégâts. J’ai passé le week-end dans mon appartement, la TV japonaise allumée en permanence. Le Tsunami et les destructions dans le Nord-Est étaient les principaux sujets couverts. Ce n’est que le samedi soir voire le dimanche matin que l’on a commencé à parler des problèmes de refroidissement des réacteurs à la centrale. Ensuite, le lundi,  il y a eu la première explosion d’hydrogène dans un des réacteurs, puis deux autres réacteurs étaient touchés les jours suivants.

Le premier message de l’Ambassade de France qui nous est parvenu le dimanche après-midi était assez déstabilisant. On conseillait aux Français dont « la présence à Tokyo n’était pas nécessaire » de s’éloigner par précaution, alors qu’aucun risque n’était encore avéré. Je travaille pour une entreprise japonaise, je ne pouvais pas partir comme ça et j’ai donc fait le choix d’ignorer cet avis – tout en informant le manager de mon département du message de l’Ambassade le lundi matin – et de rester au côté de mes collègues japonais en gardant bien sûr un œil sur l’évolution de la situation.

Es-tu rentré en France et si oui, à quel moment ? Quels sont les éléments qui t’ont convaincu ?

Oui, je suis finalement rentré en France. Une semaine exactement après le tremblement de terre. L’évolution de la situation à la centrale durant ce laps de temps, avec notamment l’accumulation de problèmes le mardi et le mercredi – combustible se retrouvant hors de l’eau dans les réacteurs, explosions des enveloppes extérieures et largage d’eau par hélicoptères – et le constat a travers les conférences de presse successives que TEPCO et les autorités japonaises semblaient tomber des nues à chaque nouvel incident ont été des éléments déterminants évidemment. Le mardi et le mercredi, mon efficacité au travail fut extrêmement mauvaise car je suivais les informations en continu. Je pouvais sentir mes collègues japonais se tendre de plus en plus, tout en essayant de ne rien montrer.

Cependant, ne souhaitant pas les abandonner, j’avais dans un premier temps décidé de moi aussi faire comme si de rien n’était. C’est le deuxième message de l’Ambassade de France qui a fait finalement pencher la balance. On y parlait « d’aide au retour » et de « préparation pour la distribution de pastilles d’iode ». Je suis allé négocier avec mon manager la possibilité de prendre des congés.

La différence de ton entre les informations venant de France ou de mes amis étrangers ici et celui des autorités japonaises, se voulant aussi rassurantes que possible, a de loin été l’élément le plus perturbant. Le risque de contamination radioactive n’étant pas quelque chose de visible, et le nucléaire étant un domaine extrêmement  pointu et controlé par les gouvernements, il est très facile de paniquer et de verser dans une paranoïa irrationnelle en doutant de tout et de tous. Je ne maitrisais rien et c’était particulièrement difficile de me faire ma propre opinion. D’ailleurs je n’y suis pas arrivé. Pas avant d’être rentré en France et d’avoir un peu de recul.

Pourquoi ne pas avoir opté pour une simple visite dans le Kansai comme de nombreux autres étrangers ?

J’en ai discuté avec mon manager après le second message de l’Ambassade de France. Je lui en ai traduit le contenu. C’était bien plus insistant que le premier. Je lui ai présenté les deux options qui s’offraient à moi : aller quelques jours dans le Kansai pour simplement suivre les consignes de l’Ambassade, ou bien en profiter pour prendre mes vacances annuelles en France et envisager, selon l’évolution de la situation, mon retour au Japon. Ca tombait bien, j’étais dans une période plutôt calme pour moi au bureau. Il m’a laissé faire le choix. J’ai choisi de rentrer. Pour me rassurer, rassurer ma famille et mes amis et me permettre de prendre du recul par rapport à la situation.

L’accident n’étant pas du type Tchernobyl avec des rejets radioactifs dans l’atmosphère d’une ampleur susceptible de rendre la vie a Tokyo impossible, je n’ai jamais pensé ne pas rentrer au Japon après mes vacances. En revanche, pouvoir m’éloigner quelques jours m’a fait énormément de bien.

Quelle a été l’option choisie par tes autres collègues étrangers ? Tes collègues japonais ?

La plupart de mes amis français ont suivi les consignes de l’ambassade de France à la lettre et sont partis dans le Kansai. Parfois sur ordre de leur employeur et ce dès le lundi suivant le tremblement de terre. Deux collègues étrangers ont décidé d’attendre la fin de la semaine pour partir, comme moi. Ceux ayant un conjoint japonais et/ou des enfants au Japon sont restés à Tokyo pour la plupart. Pour eux comme pour mes collègues japonais, partir quelques jours en dehors du weekend n’était pas vraiment une option. Pourtant ce n’est pas l’envie qui leur manquait.

Est-ce que tu penses que tes collègues japonais étaient aussi libres de leurs mouvements ou être un étranger peut s’avérer être un avantage en situation de crise ? Penses tu que certains de tes collègues Japonais auraient préféré quitter Tokyo ?

La réponse aux deux questions est clairement oui. Etre un étranger est un avantage dans ce genre de situation de crise et, s’ils avaient eu le choix, la plupart de mes collègues auraient préféré quitter Tokyo.

En vivant a l’étranger, on a toujours le confort de pouvoir se dire : « Dans le pire des cas, si tout tourne au vinaigre, je peux toujours rentrer dans mon pays et prendre un nouveau départ ». Cela peut paraitre très égoïste par rapport à mes collègues japonais mais c’est aussi la réalité. Toutefois, cela ne rend pas pour autant la décision de partir plus facile a prendre et, dans ma tête, j ai toujours conçu mon éloignement  comme momentané, et non comme un départ. Je savais qu’une fois mes vacances terminées, je serais de retour à Tokyo.

Pour mes collègues japonais, la réaction et le choc furent très différents selon qu’ils avaient de la famille dans la zone touchée ou non. Ceux qui avaient de la famille dans le Nord-Est ont parfois mis plusieurs jours avant de pouvoir prendre contact avec leurs proches. Par conséquent, Fukushima était un problème de second plan à leurs yeux. Pour les autres, leurs inquiétudes se cristallisaient autour des coupures d’électricité dans la capitale, de la pénurie de certains produits de base et de la centrale. S’ils avaient pu, ils auraient quitté Tokyo.

En tant qu’étranger travaillant dans un grand groupe japonais au Japon, ressens-tu une responsabilité plus forte envers ton entreprise que si tu avais été étranger travaillant pour un groupe français ou pour une entreprise de moindre importance ?

Il ne s’agit pas tant d’un sentiment de responsabilité, que du sentiment d’être un représentant de mon pays. Il y a aussi un devoir de reconnaissance envers tout ce que le Japon m’a apporté ces dernières années. Ainsi, la taille de l’entreprise importe peu, mais effectivement je sens que pour mes collègues, je représente un bout de France et qu’à ce titre je projette une certaine image qui influencera leur vision du pays. Il s’agit d’un devoir de reconnaissance et de loyauté envers ce que le Japon, mes amis japonais  et l’entreprise qui m’emploie m’ont offert depuis presque 5 ans que je suis ici. Je ne me voyais pas les abandonner dans cette situation et, si au bout du compte j’ai suivi les consignes de l’Ambassade de France, ce fut surement une des décisions les plus difficiles à prendre de ma courte vie.

As-tu eu le sentiment d’abandonner tes collègues ?

Oui, notamment avant d’en avoir parlé avec mon manager japonais et au moment de leur annoncer. Cependant, le soulagement de savoir que je pouvais rentrer m’a paradoxalement aussi libéré d’un poids (par rapport à ma famille et mes amis vis-à-vis desquels je me sentais coupable de ne pas rentrer des les premiers jours de la crise), et m’a poussé à faire le maximum avant de partir pour finir au mieux mon travail.

En même temps, le sentiment d’abandon n’était pas total car dans ma tête mon retour à Tokyo n’a jamais fait aucun doute et, même s’ils ne pouvaient pas m’encourager non plus, je sentais qu’une majorité de mes collègues comprenaient tout de même la situation et savaient qu’ils auraient fait de même si nos positions avaient été inverses.

As-tu regretté ta décision de rentrer ?

Non, dans la mesure où je n’ai pas mis mon manager et mes collègues devant le fait accompli et que j’ai négocié mon retour en le couplant à la prise de mes vacances annuelles. Le deal avec mon manager était que je profite de cette opportunité  pour prendre mes vacances annuelles en France.

As-tu regretté les paroles de l’ambassadeur de France au Japon qui laissait entendre dans les médias japonais qu’il n’avait pas ordonné aux Français de rentrer et que, ceux qui avaient opté pour cette solution, l’avaient fait en leur âme et conscience ?

Oui, dans la mesure où cela me parait être une présentation relativement biaisée de la réalité. Je n’ai aucune critique à émettre envers la gestion concrète de la crise dans sa totalité par la cellule de crise de l’Ambassade. Ses membres ont été très présents au vu de la confusion et de la rareté des informations disponibles. Simplement, le premier message enjoignant les Français à s’éloigner de Tokyo est à mon avis venu trop tôt, alors que la situation à la centrale n’était pas encore vraiment connue. La question du timing est cependant secondaire car la suite des événements et notamment l’aggravation de la situation à Fukushima a donné raison à l’Ambassade.

Par contre, au-delà de la question du timing, lorsque l’on décide en temps qu’Ambassade de diffuser un message recommandant de s’éloigner, même si c’est une simple mesure de prudence, il est évident que cela va avoir un fort impact. Recevoir une telle « suggestion » n’a rien d’anodin pour un citoyen vivant dans un pays étranger et ce d’autant plus dans un pays avec une langue aussi « étrangère » que le japonais. Cette situation particulière fait que de nombreux expatriés n’ont pas forcement facilement accès aux informations japonaises et sont dépendants des informations de ’Ambassade.

Que cela ait été voulu ou non, les messages de l’Ambassade ont poussé beaucoup d’entreprises et d’employés français à partir très tôt, sans que les dangers et les risques encourus en étant à Tokyo ne soient clairement identifiés. Tenter de réfuter à demi-mots et à posteriori cette réalité me parait extrêmement choquant.

Comment tes collègues ont il réagi à ton retour ? Y a-t-il eu des tensions dans ton équipe ou penses-tu qu’ils soient en mesure de comprendre ta position ?

J’appréhendais mon retour au travail après mes vacances en France, mais tout s’est bien passé. Mes collègues étaient apparemment soucieux du fait que je puisse ne pas revenir. Le fait que je respecte mes engagements leur a probablement fait oublier tout ressentiment potentiel. Je me suis tout de même attaché dans les premiers jours à faire mon travail le plus normalement et discrètement possible pour m’assurer de regagner leur confiance.

Finalement, la situation n’est pas meilleure aujourd’hui, après ton retour, qu’avant ton départ. As-tu hésité à revenir au Japon à un moment ?

La situation n’est certes pas vraiment meilleure, mais elle n’est pas pire et surtout, elle est quand même plus claire.

Il est évident que la situation à la centrale de Fukushima reste préoccupante et que cela prendra probablement des mois pour totalement reprendre le contrôle des réacteurs et des annexes, pour démanteler l’édifice et nettoyer autant que possible la région. Cependant l’impact sur la vie à Tokyo et dans l’Ouest du pays est minimal et je n’avais donc aucune raison de ne pas revenir. Mon travail est ici, et surtout j’ai passé beaucoup de temps en France à m’informer sur le fonctionnement des centrales nucléaires, sur la nature de l’accident de Fukushima, les risque liés à la radioactivité, etc., afin de pouvoir forger ma propre opinion.

Quel est ton état d’esprit à l’heure actuelle, au regard de la situation à Fukushima ? Tes vies pré-séismes et post-séismes sont elles très différentes ?

Mes vies pré-séismes et post-séismes sont extrêmement similaires. Les pénuries d’eau et de denrées alimentaires de base ne sont plus d’actualité. La vie quotidienne est revenue totalement à la normale. La grande différence, ce sont quand même les répliques plus ou moins sévères qui interviennent sur un rythme encore assez régulier, plusieurs fois par semaine, avec tous les risques que ça comporte. Leur fréquence fait que des secousses de l’ordre de 3 ou 4 qui auraient été considérées comme relativement puissantes il y a quelques mois, sont désormais perçues comme des secousses « normales », ce qui n’est pas forcément une bonne chose en soit, question de vigilance. Le retour à la vie normale n’empêche pas le risque sismique de rester présent dans un coin de la tête.

Il faudra évidemment beaucoup de temps avant que la situation à Fukushima soit totalement sous contrôle. Il faut espérer. Espérer qu’il n’y aura pas de nouvelles contaminations ou accidents. Espérer  que les experts et spécialistes soient en mesure de circonscrire l’étendue des zones contaminées et affectées.

Je tiens aussi à ajouter que l’attention en France se focalise presque uniquement sur la situation de la centrale, mais cela ne doit pas faire oublier qu’une telle série d’événements catastrophiques  est d’abord un drame humain. Tout en laissant les experts nucléaires faire de leur mieux pour améliorer la situation de la centrale, il est tout aussi essentiel d’apporter un soutien continu et de venir en aide aux populations déplacées car la reconstruction sera longue et ces pauvres gens sont loin d’être tirés d’affaire. C’est, à l’heure actuelle, dans ce domaine que tout un chacun peut réellement faire un geste pour aider le Japon à se relever au plus vite.

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TOSHIMICHI NOZOE

13/04/2011

 

Après le mail, l’interview. Nozoe san persiste et signe, le mois de mars aura été tragique pour le Japon et Fukushima se distingue comme la pire des catastrophes.

 

Peux-tu me décrire l’atmosphère au travail, dans ton bureau ? Qu’est ce qui a changé par rapport à la situation pré-séisme ?

Par rapport à d’habitude, personne n’a vraiment l’air en forme. Le cœur n’est pas à discuter avec les collègues et tout le monde se contente de faire son travail consciencieusement et en silence. Dans notre activité, nous aidons les victimes de catastrophes. C’est pourquoi en ce moment, la tension est particulièrement palpable. Nous consacrons nos journées à envoyer les matériaux nécessaires à la zone sinistrée. Nous sommes bien occupés.

Concrètement quels sont vos horaires de travail ?

Vu que de nombreuses répliques frappent encore la région du Kantô où je vis, nous n’avons aucun temps libre pour le moment. Je suis au bureau de 7h30 du matin à 4h de l’après-midi tous les jours. Nous avons eu à subir des coupures de courant organisées à trois reprises  pour le moment. Quand ça arrive, on fait en sorte de rester à l’intérieur de nos locaux malgré le peu de lumière et on se tient prêt. Sinon on se retrouve tous à l’extérieur et on fait ce qu’on peut pour travailler.

Est-ce qu’on peut dire que l’activité économique s’est ralenti depuis le tremblement de terre ? Quels sont les signes ?

L’activité économique tourne clairement au ralenti. L’industrie du divertissement est tout particulièrement touchée. Personne n’a vraiment le cœur à s’amuser et j’ai pu voir à la télévision que les clients se faisaient rares.

Je pense que l’industrie du tourisme sera touchée de plein fouet et que les ennuis ne font que commencer pour le secteur. Je ne me fais pas de souci pour mon job, mais je pense qu’il faut s’inquiéter pour tous ceux qui travaillent dans le tourisme, pour les Ryôkan et les hôtels qui vont faire faillite.

Selon toi, combien de temps faudra-t-il pour que l’activité économique revienne à la normale ?

En surface, le Japon donnera le change rapidement. Je pense qu’il faudra une à deux années pour que les routes et les infrastructures publiques soient reconstruites. Tout le monde fera un effort et acceptera de réduire son niveau de vie afin de participer au financement de la reconstruction. Inéluctablement, le retour la normale pourra se faire rapidement. Le secteur des travaux publics prospère avec ce genre de catastrophe.

En revanche, le retour à la normale sur un plan humain prendra beaucoup plus de temps. La raison est simple, la zone touchée par la catastrophe est si étendue que le nombre de victimes et de sinistrés est incroyablement élevé. Je pense que les plus vulnérables, y compris bien sûr les personnes âgées, tous ceux qui ont tout perdu, ne se satisferont pas des compensations offertes par l’Etat.

Je pense qu’à un niveau humain, le retour à la normale prendra plus de dix ans.

Pendant ce laps de temps, la situation sera particulièrement difficile et le taux de suicide devrait augmenter.

Vu la situation et l’état de l’activité économique, penses-tu qu’il soit vraiment nécessaire pour toi de te rendre chaque jour au travail ?

C’est absolument nécessaire. Les Japonais sont ainsi faits. Le jour qui suivait le séisme, alors que les transports étaient paralysés, nombreux sont ceux qui se sont rendus au boulot à pied. Certains dormaient même au bureau et très peu sont ceux qui ont décidé de s’absenter.

Il existe un véritable sentiment de responsabilité envers notre travail.

Penses-tu qu’il serait plus sage, si c’était possible, de s’éloigner de Fukushima en quittant Tokyo ? Est que ton entreprise envisage un tel déménagement ?

En ce qui me concerne, je ne pense pas qu’il faille quitter le Kantô. Je pense qu’il est préférable pour tous ceux qui sont libres de leurs mouvements de quitter Tokyo à cause des radiations, mais je crois aussi que les gens pouvant se déplacer tout en continuant à travailler sont rares.

Les entreprises à capitaux étrangers ont rapidement organisé leur départ après le séisme, mais les entreprises japonaises et leurs employés n’ont pas ce luxe. Personne ne s’est permis d’abandonner son poste pour chercher refuge ailleurs.

Est-ce que ta famille ou tes amis se trouvent encore à Tokyo ?

Ma famille est partie se mettre à l’abri durant deux semaines à Shikoku. Personnellement, je suis resté sur place et je suis allé travailler. On a décidé ainsi parce qu’on ne savait pas vraiment ce qui se passait à la centrale.

Au moment où je te parle, tout le monde est revenu.

De nombreux étrangers travaillant dans des entreprises japonaises au Japon ont pris le parti de rentrer. Que penses-tu de cette décision ?

A partir du moment où on a un pays où se réfugier, c’est une décision propre à chacun que je tiens à respecter. Je ne perçois pas ça comme un comportement égoïste. Quand on touche à la vie des personnes, je considère que chacun à le droit de juger la situation comme il l’entend. C’est un cas de force majeur. Les familles étrangères travaillant dans la même entreprise que moi sont pour la plupart rentrées dans leur pays d’origine. De manière un peu hâtive peut être…

Je suis impressionné par la vitesse avec laquelle nombre d’étrangers se sont mis en ordre de marche et ont quitté le Japon.

Si on suit les nouvelles en France, il semblerait que la crise à Fukushima ne cesse de s’aggraver. Quel scénario imagines-tu pour la suite ? Es tu inquiet ?

Aujourd’hui encore, il est difficile d’appréhender clairement la situation à Fukushima. Je pense que le gouvernement japonais a été très lent dans sa communication. Entre le moment où le problème est survenu et le moment où nous avons été mis au courant, trop de temps s’est écoulé !

Le vrai problème avec la centrale de Fukushima est à venir. Je pense à l’agriculture, à la pêche, au tourisme ! Je suis extrêmement inquiet des conséquences futures…

Après le séisme et le Tsunami, j’ai l’impression que le Japon n’a pas été frappé par deux catastrophes mais trois. Et je pense que la centrale est la pire.

Penses tu que le Japon devrait chercher à réduire sa consommation d’énergie nucléaire dans le futur ? Quelle autre source d’énergie pourrait représenter une solution viable ?

Aujourd’hui, la part du nucléaire dans notre consommation d’énergie s’élève à 30%. Après ce qui est en train de se passer, je souhaite qu’on ne l’utilise plus. Il serait préférable que nous réduisions notre consommation d’énergie habituelle pour se stabiliser au niveau actuel, celui du temps de crise.

L’utilisation de centrale thermique me parait plus judicieuse.

Quand je pense aux problèmes qui peuvent naitre des centrales nucléaires, j’ai peur. Ce n’est pas une peur rationnelle, c’est un sentiment profond, inhabituel et angoissant.

Aujourd’hui, les Français regardent le Japon et sont particulièrement inquiets. Le nombre de centrales nucléaires en France est particulièrement important. Il faut penser collectivement à l’avenir du monde…

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TOSHIMICHI NOZOE

11/04/2011


Pour ce septième témoignage, j’ai opté pour un mail tiré de ma correspondance privée avec mon ami Nozoe san. Fukushima est sournoise, Fukushima lui fait peur.

Nozoe san vit dans le Kantô.


Cher Frédéric,

Bonsoir, c’est moi, Tom (Nozoe san aime se faire appeler Tom par ses amis étrangers).

Merci pour ton mail. Je suis touché de savoir que tes pensées sont tournées vers le Japon. Je suis aussi très heureux de pouvoir transmettre à toi ainsi qu’au monde entier mes impressions sur la catastrophe qui se déroule actuellement ici. Je veux me rendre utile !

Aujourd’hui, il y a encore eu un tremblement de terre.

Un mois c’est maintenant écoulé depuis le séisme et pourtant il est impossible d’imaginer un retour à la vie normale au Japon, et en particulier dans la région sinistrée du Tôhoku.

Avec les répliques fréquentes, nous vivons au quotidien dans la crainte d’une nouvelle catastrophe.

De plus, ces tremblements de terre ont obligé les techniciens travaillant sur la centrale à quitter le lieu et à stopper les réparations en cours. Rien n’avance comme prévu…

Parmi tous les malheurs qui les accablent, les habitants de la région de Fukushima sont particulièrement effrayés par cette pollution radioactive qu’ils ne peuvent ni voir, ni saisir.

Les produits de la région ont tous été contaminés par cette marée toxique et les légumes ne se vendent plus.

Tous ceux qui vivent prêt de Fukushima, même ceux possédant une maison, ont dû quitter la zone et trouver refuge ailleurs. Bien sûr, les scènes d’habitations s’écroulant sous les vibrations des séismes ainsi que les images de baraques emportées par le tsunami sont effroyables, mais de ce que j’ai vu, le plus éprouvant pour l’esprit des Japonais sont ces témoignages de personnes devant quitter leur maison de toujours à cause des radiations, tout en sachant qu’ils n’y remettront jamais les pieds.

Pourquoi est ce si difficile ? Parce que rien n’es détruit, rien n’a vraiment changé, et pourtant, à cause de cette pollution radioactive, tout est bon à jeter. Ces villes sont bonnes à jeter!

J’ai tellement peur de cette radioactivité rampante que je ne vois pas…

S’il y a quoique ce soit, n’hésite pas à me contacter.

Je suis heureux qu’on soit ami.

See you

Tom

Toshimichi Nozoe



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