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CHRISTIAN

21/04/2011


Quand on quitte le Japon, son pays d’accueil et ses collègues en période de crise, comment le vit-on ? Christian répond en toute honnêteté.


Brièvement, est ce que tu pourrais me dire où tu étais au moment où le tremblement de terre a frappé Tokyo ? Quelle a été ta réaction ? Quels sentiments t’ont traversé l’esprit ?

Le jour du tremblement de terre j’avais pris un jour de congé et, après être sorti le matin, je me trouvais dans mon petit appartement dans le sud de Tokyo, debout dans le couloir au moment de la première secousse. Je suis Français et je n ai pas grandi dans une zone d’activité sismique. Les tremblements de terre ne sont pas quelque chose de « naturel », de « connu », quelque chose que mon corps, mon système nerveux auraient l’habitude de détecter. De ce fait, chaque fois que la terre tremble, il y a un petit temps de latence avant que je prenne conscience que c’est vraiment en train d’arriver, que ce n’est pas une illusion.

Il faut dire qu’on sent beaucoup moins les secousses quand on est debout. Dans les premières secondes je me suis arrêté sous l’encadrement de la porte de ma chambre (ce qui est un faux « bon conseil » incroyablement répandu) croyant que comme souvent la secousse serait brève.  Cependant, après une dizaine de secondes, l’intensité du phénomène s’est accrue, la porte des toilettes et de ma chambre se sont mises à tourner sur leurs charnières et j’ai alors compris que ce j’avais vécu jusqu’ici n’était rien comparé à ce qui arrivait. J’ai vérifié que le gaz était coupé, j’ai pris mon sac « tremblement de terre » que j’avais préparé il y a quelques mois – à l’époque comme un jeu – et je suis allé m’assoir sous ma table, avec mon smartphone à portée de main pour pouvoir rester en contact avec le monde extérieur.

C’est marrant, je réagis toujours de la même manière face à un séisme. La première question que je me pose est « jusqu’où ça va aller ? ». Je me la suis posée cette fois encore. En revanche la suite a différée. J’ai simplement attendu sous ma table que les secousses s’arrêtent en regardant les cloisons bouger, et en vérifiant autour de moi que rien dans mon appartement n’était en train de tomber ou de s’effondrer.

La première fois que tu as entendu parler des problèmes à la centrale de Fukushima, comment as-tu réagi ?

Les premières informations faisant écho des problèmes à la centrale de Fukushima nous sont parvenues le jour suivant le tremblement de terre, le samedi. Les news faisaient seulement état de « problèmes », sans aucun détail sur la nature et l’étendue des dégâts. J’ai passé le week-end dans mon appartement, la TV japonaise allumée en permanence. Le Tsunami et les destructions dans le Nord-Est étaient les principaux sujets couverts. Ce n’est que le samedi soir voire le dimanche matin que l’on a commencé à parler des problèmes de refroidissement des réacteurs à la centrale. Ensuite, le lundi,  il y a eu la première explosion d’hydrogène dans un des réacteurs, puis deux autres réacteurs étaient touchés les jours suivants.

Le premier message de l’Ambassade de France qui nous est parvenu le dimanche après-midi était assez déstabilisant. On conseillait aux Français dont « la présence à Tokyo n’était pas nécessaire » de s’éloigner par précaution, alors qu’aucun risque n’était encore avéré. Je travaille pour une entreprise japonaise, je ne pouvais pas partir comme ça et j’ai donc fait le choix d’ignorer cet avis – tout en informant le manager de mon département du message de l’Ambassade le lundi matin – et de rester au côté de mes collègues japonais en gardant bien sûr un œil sur l’évolution de la situation.

Es-tu rentré en France et si oui, à quel moment ? Quels sont les éléments qui t’ont convaincu ?

Oui, je suis finalement rentré en France. Une semaine exactement après le tremblement de terre. L’évolution de la situation à la centrale durant ce laps de temps, avec notamment l’accumulation de problèmes le mardi et le mercredi – combustible se retrouvant hors de l’eau dans les réacteurs, explosions des enveloppes extérieures et largage d’eau par hélicoptères – et le constat a travers les conférences de presse successives que TEPCO et les autorités japonaises semblaient tomber des nues à chaque nouvel incident ont été des éléments déterminants évidemment. Le mardi et le mercredi, mon efficacité au travail fut extrêmement mauvaise car je suivais les informations en continu. Je pouvais sentir mes collègues japonais se tendre de plus en plus, tout en essayant de ne rien montrer.

Cependant, ne souhaitant pas les abandonner, j’avais dans un premier temps décidé de moi aussi faire comme si de rien n’était. C’est le deuxième message de l’Ambassade de France qui a fait finalement pencher la balance. On y parlait « d’aide au retour » et de « préparation pour la distribution de pastilles d’iode ». Je suis allé négocier avec mon manager la possibilité de prendre des congés.

La différence de ton entre les informations venant de France ou de mes amis étrangers ici et celui des autorités japonaises, se voulant aussi rassurantes que possible, a de loin été l’élément le plus perturbant. Le risque de contamination radioactive n’étant pas quelque chose de visible, et le nucléaire étant un domaine extrêmement  pointu et controlé par les gouvernements, il est très facile de paniquer et de verser dans une paranoïa irrationnelle en doutant de tout et de tous. Je ne maitrisais rien et c’était particulièrement difficile de me faire ma propre opinion. D’ailleurs je n’y suis pas arrivé. Pas avant d’être rentré en France et d’avoir un peu de recul.

Pourquoi ne pas avoir opté pour une simple visite dans le Kansai comme de nombreux autres étrangers ?

J’en ai discuté avec mon manager après le second message de l’Ambassade de France. Je lui en ai traduit le contenu. C’était bien plus insistant que le premier. Je lui ai présenté les deux options qui s’offraient à moi : aller quelques jours dans le Kansai pour simplement suivre les consignes de l’Ambassade, ou bien en profiter pour prendre mes vacances annuelles en France et envisager, selon l’évolution de la situation, mon retour au Japon. Ca tombait bien, j’étais dans une période plutôt calme pour moi au bureau. Il m’a laissé faire le choix. J’ai choisi de rentrer. Pour me rassurer, rassurer ma famille et mes amis et me permettre de prendre du recul par rapport à la situation.

L’accident n’étant pas du type Tchernobyl avec des rejets radioactifs dans l’atmosphère d’une ampleur susceptible de rendre la vie a Tokyo impossible, je n’ai jamais pensé ne pas rentrer au Japon après mes vacances. En revanche, pouvoir m’éloigner quelques jours m’a fait énormément de bien.

Quelle a été l’option choisie par tes autres collègues étrangers ? Tes collègues japonais ?

La plupart de mes amis français ont suivi les consignes de l’ambassade de France à la lettre et sont partis dans le Kansai. Parfois sur ordre de leur employeur et ce dès le lundi suivant le tremblement de terre. Deux collègues étrangers ont décidé d’attendre la fin de la semaine pour partir, comme moi. Ceux ayant un conjoint japonais et/ou des enfants au Japon sont restés à Tokyo pour la plupart. Pour eux comme pour mes collègues japonais, partir quelques jours en dehors du weekend n’était pas vraiment une option. Pourtant ce n’est pas l’envie qui leur manquait.

Est-ce que tu penses que tes collègues japonais étaient aussi libres de leurs mouvements ou être un étranger peut s’avérer être un avantage en situation de crise ? Penses tu que certains de tes collègues Japonais auraient préféré quitter Tokyo ?

La réponse aux deux questions est clairement oui. Etre un étranger est un avantage dans ce genre de situation de crise et, s’ils avaient eu le choix, la plupart de mes collègues auraient préféré quitter Tokyo.

En vivant a l’étranger, on a toujours le confort de pouvoir se dire : « Dans le pire des cas, si tout tourne au vinaigre, je peux toujours rentrer dans mon pays et prendre un nouveau départ ». Cela peut paraitre très égoïste par rapport à mes collègues japonais mais c’est aussi la réalité. Toutefois, cela ne rend pas pour autant la décision de partir plus facile a prendre et, dans ma tête, j ai toujours conçu mon éloignement  comme momentané, et non comme un départ. Je savais qu’une fois mes vacances terminées, je serais de retour à Tokyo.

Pour mes collègues japonais, la réaction et le choc furent très différents selon qu’ils avaient de la famille dans la zone touchée ou non. Ceux qui avaient de la famille dans le Nord-Est ont parfois mis plusieurs jours avant de pouvoir prendre contact avec leurs proches. Par conséquent, Fukushima était un problème de second plan à leurs yeux. Pour les autres, leurs inquiétudes se cristallisaient autour des coupures d’électricité dans la capitale, de la pénurie de certains produits de base et de la centrale. S’ils avaient pu, ils auraient quitté Tokyo.

En tant qu’étranger travaillant dans un grand groupe japonais au Japon, ressens-tu une responsabilité plus forte envers ton entreprise que si tu avais été étranger travaillant pour un groupe français ou pour une entreprise de moindre importance ?

Il ne s’agit pas tant d’un sentiment de responsabilité, que du sentiment d’être un représentant de mon pays. Il y a aussi un devoir de reconnaissance envers tout ce que le Japon m’a apporté ces dernières années. Ainsi, la taille de l’entreprise importe peu, mais effectivement je sens que pour mes collègues, je représente un bout de France et qu’à ce titre je projette une certaine image qui influencera leur vision du pays. Il s’agit d’un devoir de reconnaissance et de loyauté envers ce que le Japon, mes amis japonais  et l’entreprise qui m’emploie m’ont offert depuis presque 5 ans que je suis ici. Je ne me voyais pas les abandonner dans cette situation et, si au bout du compte j’ai suivi les consignes de l’Ambassade de France, ce fut surement une des décisions les plus difficiles à prendre de ma courte vie.

As-tu eu le sentiment d’abandonner tes collègues ?

Oui, notamment avant d’en avoir parlé avec mon manager japonais et au moment de leur annoncer. Cependant, le soulagement de savoir que je pouvais rentrer m’a paradoxalement aussi libéré d’un poids (par rapport à ma famille et mes amis vis-à-vis desquels je me sentais coupable de ne pas rentrer des les premiers jours de la crise), et m’a poussé à faire le maximum avant de partir pour finir au mieux mon travail.

En même temps, le sentiment d’abandon n’était pas total car dans ma tête mon retour à Tokyo n’a jamais fait aucun doute et, même s’ils ne pouvaient pas m’encourager non plus, je sentais qu’une majorité de mes collègues comprenaient tout de même la situation et savaient qu’ils auraient fait de même si nos positions avaient été inverses.

As-tu regretté ta décision de rentrer ?

Non, dans la mesure où je n’ai pas mis mon manager et mes collègues devant le fait accompli et que j’ai négocié mon retour en le couplant à la prise de mes vacances annuelles. Le deal avec mon manager était que je profite de cette opportunité  pour prendre mes vacances annuelles en France.

As-tu regretté les paroles de l’ambassadeur de France au Japon qui laissait entendre dans les médias japonais qu’il n’avait pas ordonné aux Français de rentrer et que, ceux qui avaient opté pour cette solution, l’avaient fait en leur âme et conscience ?

Oui, dans la mesure où cela me parait être une présentation relativement biaisée de la réalité. Je n’ai aucune critique à émettre envers la gestion concrète de la crise dans sa totalité par la cellule de crise de l’Ambassade. Ses membres ont été très présents au vu de la confusion et de la rareté des informations disponibles. Simplement, le premier message enjoignant les Français à s’éloigner de Tokyo est à mon avis venu trop tôt, alors que la situation à la centrale n’était pas encore vraiment connue. La question du timing est cependant secondaire car la suite des événements et notamment l’aggravation de la situation à Fukushima a donné raison à l’Ambassade.

Par contre, au-delà de la question du timing, lorsque l’on décide en temps qu’Ambassade de diffuser un message recommandant de s’éloigner, même si c’est une simple mesure de prudence, il est évident que cela va avoir un fort impact. Recevoir une telle « suggestion » n’a rien d’anodin pour un citoyen vivant dans un pays étranger et ce d’autant plus dans un pays avec une langue aussi « étrangère » que le japonais. Cette situation particulière fait que de nombreux expatriés n’ont pas forcement facilement accès aux informations japonaises et sont dépendants des informations de ’Ambassade.

Que cela ait été voulu ou non, les messages de l’Ambassade ont poussé beaucoup d’entreprises et d’employés français à partir très tôt, sans que les dangers et les risques encourus en étant à Tokyo ne soient clairement identifiés. Tenter de réfuter à demi-mots et à posteriori cette réalité me parait extrêmement choquant.

Comment tes collègues ont il réagi à ton retour ? Y a-t-il eu des tensions dans ton équipe ou penses-tu qu’ils soient en mesure de comprendre ta position ?

J’appréhendais mon retour au travail après mes vacances en France, mais tout s’est bien passé. Mes collègues étaient apparemment soucieux du fait que je puisse ne pas revenir. Le fait que je respecte mes engagements leur a probablement fait oublier tout ressentiment potentiel. Je me suis tout de même attaché dans les premiers jours à faire mon travail le plus normalement et discrètement possible pour m’assurer de regagner leur confiance.

Finalement, la situation n’est pas meilleure aujourd’hui, après ton retour, qu’avant ton départ. As-tu hésité à revenir au Japon à un moment ?

La situation n’est certes pas vraiment meilleure, mais elle n’est pas pire et surtout, elle est quand même plus claire.

Il est évident que la situation à la centrale de Fukushima reste préoccupante et que cela prendra probablement des mois pour totalement reprendre le contrôle des réacteurs et des annexes, pour démanteler l’édifice et nettoyer autant que possible la région. Cependant l’impact sur la vie à Tokyo et dans l’Ouest du pays est minimal et je n’avais donc aucune raison de ne pas revenir. Mon travail est ici, et surtout j’ai passé beaucoup de temps en France à m’informer sur le fonctionnement des centrales nucléaires, sur la nature de l’accident de Fukushima, les risque liés à la radioactivité, etc., afin de pouvoir forger ma propre opinion.

Quel est ton état d’esprit à l’heure actuelle, au regard de la situation à Fukushima ? Tes vies pré-séismes et post-séismes sont elles très différentes ?

Mes vies pré-séismes et post-séismes sont extrêmement similaires. Les pénuries d’eau et de denrées alimentaires de base ne sont plus d’actualité. La vie quotidienne est revenue totalement à la normale. La grande différence, ce sont quand même les répliques plus ou moins sévères qui interviennent sur un rythme encore assez régulier, plusieurs fois par semaine, avec tous les risques que ça comporte. Leur fréquence fait que des secousses de l’ordre de 3 ou 4 qui auraient été considérées comme relativement puissantes il y a quelques mois, sont désormais perçues comme des secousses « normales », ce qui n’est pas forcément une bonne chose en soit, question de vigilance. Le retour à la vie normale n’empêche pas le risque sismique de rester présent dans un coin de la tête.

Il faudra évidemment beaucoup de temps avant que la situation à Fukushima soit totalement sous contrôle. Il faut espérer. Espérer qu’il n’y aura pas de nouvelles contaminations ou accidents. Espérer  que les experts et spécialistes soient en mesure de circonscrire l’étendue des zones contaminées et affectées.

Je tiens aussi à ajouter que l’attention en France se focalise presque uniquement sur la situation de la centrale, mais cela ne doit pas faire oublier qu’une telle série d’événements catastrophiques  est d’abord un drame humain. Tout en laissant les experts nucléaires faire de leur mieux pour améliorer la situation de la centrale, il est tout aussi essentiel d’apporter un soutien continu et de venir en aide aux populations déplacées car la reconstruction sera longue et ces pauvres gens sont loin d’être tirés d’affaire. C’est, à l’heure actuelle, dans ce domaine que tout un chacun peut réellement faire un geste pour aider le Japon à se relever au plus vite.

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CHRISTIAN HUGON/SALARY MAN FRANCAIS AU JAPON

7 mars 2010

 

J’ai connu Christian alors qu’il était étudiant à l’IEP de Grenoble. Il a quitté la France pour le Japon une année avant moi. C’est un peu mon Senpai et son expérience m’a sans doute aidé à franchir moi-même le pas. C’est donc en toute confiance que je lui demande de me décrire l’univers d’une grosse société japonaise. Avec quatre ans d’expérience, il a eu le temps de sentir les choses et de porter un regard avisé sur son environnement de travail.

Ce que Christian n’a pas pris le temps de préciser – le sujet ne s’y prêtant pas – c’est qu’il a su tirer avantage du secteur dans lequel évolue son entreprise pour lui-même se lancer dans la photographie. Certaines photos que vous trouverez sur ce site sont signées Christian Hugon. Rarement les plus mauvaises…

Peux-tu te présenter brièvement ? Nom/Age/Société (facultatif)/Etude/Niveau de japonais

Je m’appelle Christian, j’ai bientôt 28 ans, je travaille au siège d’un des principaux fabricants d’appareils photos japonais, au centre de R&D des appareils photos reflex numériques. J’ai  d’abord étudié à Sciences-Po Grenoble, cursus au cours duquel  j’ai pu faire un an d’étude au Japon, à Fukuoka. Cela m’a permis de découvrir le Japon et m’a donné envie de revenir pour cette fois relever le défi d’y travailler, si possible dans une société japonaise.

Dans ce but, j’ai choisi de faire un master  spécialisé dans le management franco-japonais (Université de Rennes), programme avec lequel je suis retourné au Japon et qui m’a donné l’opportunité de faire un stage de longue durée au siège de ce fabricant d appareils photos.

J ai obtenu le 1er niveau du « Japanese Language Proficiency  Test » en 2009. Mon niveau de japonais est encore loin d’être parfait, mais il est suffisant pour vivre quotidiennement au Japon sans réelle difficulté et pour travailler normalement en japonais au sein de ma division.

Depuis combien de temps travailles-tu pour une société japonaise ?

J’ai commencé par  faire un stage de 8 mois dans le service marketing des reflex numériques, avant d’être embauché à l’issue de mon stage au service d’information technique du centre de R&D des reflex numériques. Je viens d’entamer ma 3e année de contrat. Au total, je travaille depuis presque quatre ans pour cette société.

Le rythme de travail est il soutenu ?

Etant employé par une grande société et surtout, ayant eu la chance de travailler à la fois dans le secteur « administratif » et dans le secteur R&D, j’ai pu constater que la question du rythme de travail dépend beaucoup de la façon dont fonctionne chaque service. Le rythme et la longueur des journées de travail peuvent varier très sensiblement au sein de la même société.

L’image des Japonais faisant de longues journées est en général vraie. Au sein de mon entreprise, le travail commence à 8h30 et se termine officiellement à 17h avec une 1 heure de pause déjeuner, pour une journée « standard » de 7h30. Un certain nombre d’employés, en particulier les employés au statut d’intérimaire  respectent ces horaires. Néanmoins, pour les employés « normaux » en contrat à durée indéterminée, les heures supplémentaires ne sont pas rares, au moins une ou deux fois par semaine, voire tous les jours, parfois jusqu’à 20h ou 22h dans les périodes où les services  sont particulièrement  chargés.

Cependant,  il faut nuancer cette image par le fait que, dans la plupart des grandes sociétés japonaises (beaucoup plus rarement dans les PME), les heures supplémentaires sont payées. Cela permet donc dans certains cas de compléter un salaire de base qui est sinon souvent moins élevé que dans les entreprises occidentales. Les heures supplémentaires font partie de la vie mais aussi du revenu du salaryman japonais.

C’est un système dans lequel les deux parties y trouvent leur compte. L’entreprise peut compter sur les efforts des employés en période de pic d’activité, ces derniers perçoivent en retour un complément de salaire parfois non négligeable (jusqu’à 1000 euros par mois dans certains cas extrêmes). Néanmoins, pour permettre aux  employés d’avoir une vie de famille, mais aussi pour limiter le surcout que représente le paiement des heures supplémentaires, certaines sociétés les interdisent un ou deux jours dans la semaine.

Sans parler de ton statut officiel défini dans ton contrat, te sens tu traité de manière différente du fait que tu n’es pas Japonais ?

Je pense qu’une grande partie de la réponse dépend de la façon dont on se pense en tant qu’étranger au sein de la société et du niveau de japonais.

Tous mes collègues sont Japonais, mon environnement de travail est en japonais, mais ma mission comprend la production et le contrôle de la qualité des manuels  d’instructions et de documents techniques en japonais, anglais,  français et espagnol. Il y a donc  une partie de mon travail que je suis le seul à pouvoir faire, ce qui me donne une certaine autonomie. 

Néanmoins, dans le fonctionnement de mon service, je me soumets aux mêmes règles et je suis traité au quotidien par mes supérieurs de la même façon que mes collègues japonais. C’est un souhait personnel, même  si du simple fait de la différence d’expérience, ou encore de la langue, j’ai, dans certains cas, besoin que l’on m explique plus précisément certaines choses.

J’essaie de maintenir un équilibre entre me mettre sur le même plan et faire le même travail que mes collègues japonais, et apporter ma vision d’étranger qui peut être un plus dans les missions confiées à mon service. Si l’on m avait embauché pour faire exactement le même travail qu’un japonais,  un japonais ferait évidemment mieux et plus efficacement le travail demandé.

Au niveau contractuel, sous quel statut es tu employé ? Est ce un statut particulier aux étrangers ? Quelles sont les avantages et désavantages d’un tel statut ?

Dans ma société,  les étrangers sont employés avec un contrat « employé spécialisé ». C est un type de contrat qui est appliqué aussi à des employés japonais ayant des qualifications particulières, et n’est donc pas réservé exclusivement aux étrangers.

Les conditions (paiement des heures supplémentaires, d’un bonus 2 fois par an, assurance, retraite, etc.) sont les mêmes que pour les employés « normaux », mais  le contrat doit être renouvelé tous les ans, par agrément mutuel avec son supérieur. La progression salariale fait aussi appel à un système différent, et  on ne peut ni demander de mutation interne ni être promu à un poste d’encadrement. Cette absence de réelle perspective de carrière explique que souvent les employés étrangers quittent l’entreprise après un certain nombre d’années.

Te sens tu pleinement intégré à l’entreprise qui t’emploie ?

Oui, malgré les limitations décrites ci-dessus au niveau des ressources humaines et des perspectives de carrière. Au quotidien, je suis intégré au fonctionnement du service, aux réunions, etc. sur le même plan que mes collègues.

Tes collègues sont ils tous Japonais ou es tu aussi entouré d’étrangers ?

Tous mes collègues sont japonais et je suis le seul étranger à mon étage du bâtiment, mais dans les divisions environnantes il y a une vingtaine d’étrangers parmi les 5000 employés que compte le siège de la société.

Que penses-tu de l’ambiance dans ton service ? Si tu as déjà eu une expérience professionnelle en France, l’atmosphère du bureau te parait-elle différente ?

Mon travail actuel est mon premier vrai emploi, je n’ai pas d’expérience professionnelle de longue durée en France. Ceci étant, à travers les stages que j’ai pu faire lors de mes études et des discussions que j’ai parfois avec des amis travaillant dans des sociétés de taille équivalente en France,  j’ai tendance à penser que l’atmosphère n’est surement pas très différente.

Je qualifierais  l’ambiance d’extrêmement normale pour une grande entreprise, avec ses bons et mauvais cotés : amitiés, mais aussi rivalités personnelles et bruits de couloirs. Dans mon service, s’il m’est rarement arrivé de voir mes collègues individuellement  en dehors du travail le soir ou le week-end, nous allons régulièrement (5 ou 6 fois par an) manger au restaurant tous ensemble pour célébrer l’anniversaire de l’un des membres du service ou la fin d’un projet.

Le japonais est il nécessaire pour évoluer dans l’environnement de ton bureau ?

Oui, même en ayant des qualifications extrêmement pointues, je pense que le japonais est nécessaire dans l’environnement du bureau car les japonais n’ont en général qu’une connaissance assez superficielle de l’anglais. Certains comprennent très bien mais peu peuvent le parler à un niveau professionnel.

Participes-tu à la vie d’entreprise en dehors du bureau ? (sorties entre collègue/activités sportives proposées par la société…)

Oui, je fais partie du club de tennis de table de ma société et j’essaie parfois d’organiser des sorties avec mes collègues.  Faire partie du club de tennis de table est une des meilleures décisions que j ai prise car c’est là où j’ai réellement pu lier des liens d’amitié avec d’autres employés japonais. Il est difficile de devenir réellement ami avec ses collègues car les japonais ont tendance à séparer assez nettement la vie dans l’entreprise et la vie en dehors de l’entreprise. Le club de tennis de table m’a permis de m’intégrer et de créer des amitiés avec des japonais, car les services dans lesquels nous évoluons n’ont pas de lien au quotidien. Il est donc plus aisé de se réunir autour d’une passion commune.

Le management dans ton service peut-il être défini comme « japonais » ? Si oui, quelles sont les caractéristiques d’un tel management selon toi ?

Oui, le management de mon service et de la société, notamment au niveau des ressources humaines,  est « japonais ». Les entreprises japonaises elles-mêmes ainsi que les théories managériales occidentales ont été assez promptes à clamer la fin de l’emploi à vie  (Les emplois  « intérimaires » représentent  aujourd’hui autour d’un tiers de la population active japonaise et ce sont ces employés plus précaires qui ont fait les frais de la crise économique). Cependant, pour les grandes sociétés, ce principe est encore la norme en pratique. Une fois entrés dans une grande société comme employé « normal », à durée indéterminée, après leurs études, les employés japonais changent rarement d’entreprise. C’est d’ailleurs assez mal vu de changer d’emploi plus d’une ou deux fois dans une carrière.

Les entreprises japonaises sont conscientes de leur rôle social. Elles sont aussi des marqueurs de statut social individuel (tout comme le prestige de l’université). Pour ces raisons, licencier une personne sous-performante n est souvent pas une option.

Par conséquent, un employé en contrat à durée indéterminée n’a aucune de raison de craindre pour son emploi, et la pression vient plutôt de la compétition interne pour  essayer de se distinguer et, si possible,  progresser un peu plus vite que les autres dans la hiérarchie. L’avancement reste en partie lié à l’âge et à l’ancienneté mais, à expérience égale, les différences de carrière peuvent être marquées. Les employés au meilleur potentiel, parfois après de longues années d’attente, se voient offrir des postes plus intéressants et une carrière plus prestigieuse.

Est-il difficile pour un étranger de s’acclimater au mode de fonctionnement d’une entreprise japonaise ?

Là aussi, tout dépend du niveau de japonais et du travail demandé je pense.  Dans mon cas j’ai la chance d’avoir un travail me laissant une certaine autonomie et surtout un manager et des collègues très compréhensifs, qui apprécient mon travail et mon rôle dans l’équipe. J’ai  fait des efforts d’intégration au début, pour progresser en japonais, et surtout pour comprendre le fonctionnement et les différents aspects du travail du service. Si le manager est ouvert à la présence d’un étranger dans son équipe et qu’en retour la motivation pour s’adapter est là, que l’on reste positif, l’intégration ne pose pas vraiment de problème.

Ce serait sûrement plus difficile si mon travail était exactement le même que celui d’un japonais car dans ce cas la comparaison serait directe et du fait des difficultés et des lenteurs liées à la langue, elle ne pourrait être que défavorable.

Par ailleurs, comme le management d’une entreprise japonaise est très différent d’une entreprise occidentale, il faut aussi faire attention à ne pas avoir d’attentes démesurées, notamment au niveau des responsabilités  ou des projets que l’on se voit confier. Les projets sont très rarement menés de façon individuelle et les taches tout comme les responsabilités sont en général reparties entre plusieurs membres du service ou même coordonnées entre plusieurs services.

La présence d’un étranger dans un service peut-elle engendrer un malaise chez ses collègues japonais ?

Non, je ne pense pas que le fait d’être étranger, en tant que tel, puisse créer un malaise. Les japonais sont, en général, assez accueillants, voire curieux, au moins au premier abord. Néanmoins, tout dépend du niveau de japonais et de la volonté de s’adapter à l’environnement et à la façon de faire des japonais.

Que penses-tu avoir gagné de ton expérience au sein d’une entreprise japonaise ?

En travaillant au Japon et dans une entreprise japonaise,  je pense avant tout avoir gagné une expérience en tant que telle, non seulement une expérience professionnelle mais aussi une expérience humaine, mais il est un peu difficile de faire le point alors que je suis encore au Japon.

Au niveau professionnel, au delà des connaissances et du savoir-faire technique et photographique acquis, la capacité d’adaptation à des environnements de travail particuliers, à des taches variées, et surtout une compréhension profonde de la façon de fonctionner d’une entreprise japonaise sont surement des atouts qui m’aideront à m’adapter, quelque soit la société ou le pays dans lesquels je poursuivrai ma carrière dans le futur.

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