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COMPAGNIE BALABOLKA/HISTOIRES TOMBEES D’UN EVENTAIL

20/08/2011

 

Non les Japonais ne vivent pas que pour le boulot. Non les Japonais n’ont pas érigé la gravité en art de vie. Oui les Japonais savent rire et oui, ils savent le faire depuis longtemps. D’ailleurs, ils en ont bien besoin en ce moment.

Ils s’appellent Stéphane Ferrandez et Sandrine Garbuglia. Il est conteur et elle metteur en scène et, à eux deux, ils proposent de faire découvrir au public français un art traditionnel japonais qui souffre parfois de la reconnaissance du et du Kabuki : le Rakugo (http://fr.wikipedia.org/wiki/Rakugo). Sorte de Stand Up assis, cet art repose sur les jeux de mots et autres quiproquos. Nul besoin de préciser qu’une adaptation en français, entre barrières culturelles et expressions intraduisibles, relève du défi suicidaire. Et pourtant ils l’ont fait.  Après six mois de recherche sur place au Japon, la compagnie Balabolka, lauréate 2009 de la Villa Kujoyama, est heureuse de vous présenter leurs Histoires tombées d’un Eventail, avec pour mot d’ordre « le rire à la japonaise ».

Pour plus de renseignements :

Blog Rakugo en français: Avignon 2011

Reportage à Paris de KTV Nov. 2010          

(diffusion limitée car images de KTV, 2010)

1ère partie du Spectacle : « Kami Kami »

(diffusion limitée car images de KTV, 2010)

 

(A Stéphane) Y a-t-il un avant et un après Japon dans ta manière de raconter ?

Stéphane : Je suis conteur et Sandrine est metteur en scène. Personnellement, j’ai toujours aimé raconter des histoires du monde entier, sans distinction aucune. Ce qui n’empêche que ma rencontre avec le Rakugo peut être qualifiée de spéciale. Je pense que j’étais prédestiné au Rakugo. La rencontre s’est faite il y a cinq ans, lors de notre premier voyage au Japon. A cette occasion, Sandrine et moi avons découvert les conteurs made in Japan, les Rakugoka. La première fois, c’était à la télé. J’avais déjà entendu parler de cet art, mais c’était la première fois que je voyais des Rakugoka en action. Leur manière de parler, de dialoguer à gauche à droite, de mettre autant de vie dans leurs histoires… Avec Sandrine, on a tout de suite senti qu’il y avait là quelque chose à faire, à prendre pour nous, quelque chose qui nous correspondait.

J’ai appris à conter avec les Griots africains et par certains côtés, ils ne sont pas si éloignés des Rakugoka. Mamadou Diallo a eu sur moi une forte influence. Depuis toujours, je raconte en bougeant beaucoup, en faisant de la pantomime. Chez moi, la démarcation théâtre-conte n’est pas toujours claire. D’autres conteurs sont plus dans le récit, plus calmes. Ca n’a vraisemblablement jamais été mon cas.

Quel était le but de votre premier voyage au Japon ? Vous aviez déjà une idée professionnelle en tête ?

Stéphane : La première fois, c’était plutôt un voyage-découverte. La culture m’attirait depuis longtemps et Sandrine était curieuse. Et puis, on est tombé amoureux du pays.

Et du Rakugo ?

Sandrine : C’est la ressemblance entre la façon de conter de Stéphane et la façon de conter des Rakugoka qui nous a vraiment interpelés. En France on nous dit souvent que Stéphane est « beaucoup trop théâtral », alors que là, on se reconnaissait dans le travail des Japonais. Stéphane, c’est un vrai « cartoon » sur scène. Avant de s’asseoir sur son coussin, il aimait sauter partout, il pouvait changer mille fois de voix, il avait toujours un nombre incalculable d’interprétations différentes. Alors quand on a vu ces Japonais qui ne font pas dans la dentelle et qui y vont à 300% avec leur humour, on s’est reconnu là-dedans. On savait dès lors ce qu’il nous restait à faire : retourner sur l’archipel et se plonger en profondeur dans le monde du Rakugo.

Et c’est là que vous avez obtenu la bourse de la Villa Kujoyama !

Stéphane : Oui, mais on serait reparti de toute manière. D’ailleurs, avant d’intégrer la Villa, on était déjà parti faire un repérage à nos frais. On s’était alors rendu à Osaka puis à Kyushu. On en a profité pour aller dans le repère du Kamigata Rakugo, pour rencontrer pour la première fois Hayashiya Someta. On a aussi assisté à nos premiers spectacles de Rakugo et visité le Waha Kamigata, le musée de la discipline…

C’est aussi au cours de ce voyage que nous sommes tombés pour la première fois sur le nom d’Henry Black. Ce personnage fascinant nous a ouvert de nouvelles perspectives. Il était étranger et conteur au Japon à l’époque Meiji. Nous avions besoin de donner une direction à notre projet, notre démarche. En découvrant l’histoire de cet homme, on s’est dit « Voilà la passerelle ».

Sandrine : Henry Black est le seul étranger devenu « maitre de la parole » au Japon, à l’époque Meiji. De notre côté, la problématique était la suivante : « Comment aller au Japon, y apprendre un art traditionnel et le transmettre en France ? » On avait besoin d’un fil conducteur. En tant que conteur étranger, Henry Black avait ouvert une brèche dans laquelle nous nous sommes engouffrés. Et pour le remercier, nous avons adapté en français plusieurs de ses histoires.

Henry Black contait en japonais pour les Japonais ? Ou bien ça démarche était elle tournée vers l’importation dans son pays d’origine ?

Sandrine : Henry Black était d’origine anglaise. Son père avait quitté la Royal Navy pour partir chercher de l’or en Australie à l’époque Meiji. Après divers pérégrinations, le bonhomme a finalement atterri au Japon pour y fonder le premier journal à l’Occidental, le « Gazette Japan ». Henry est arrivé à l’âge de huit ans sur l’archipel. Par conséquent, il était parfaitement bilingue et complètement intégré à la population japonaise, un peu trop peut être. Les Britanniques le considéraient comme un traitre à sa condition. Son frère est allé jusqu’à monter sur scène alors qu’il contait pour des Japonais pour lui signifier qu’il déshonorait la famille. A l’inverse, les Japonais le trouvaient trop étranger puisque non Japonais… Il se trouvait au milieu de ces deux mondes, à une époque charnière. Son destin est absolument fascinant et on a eu envie de le découvrir. La trajectoire de cet homme dans sa démarche artistique a été le fil auquel nous avons décidé de nous accrocher pour nous plonger dans l’univers du Rakugo.

(A Stéphane) Je suppose qu’il n’y a pas d’images d’archive vu l’époque, mais dans quelle mesure t’es tu inspiré de la manière de conter d’Henry Black ?

Stéphane : On n’a pas d’images, mais on a le son ! Parmi ses nombreuses casquettes, Henry Black était aussi producteur.

Sandrine : C’est lui qui a introduit la British Gramophone Company au Japon. C’est grâce à lui qu’on a tous les enregistrements des artistes japonais de l’époque Meiji.

Stéphane : Pour en revenir à ta question, je suis un conteur et les Rakugoka gardent leur nature, même si chacun suit l’enseignement d’une école. Moi, je m’inspire de Katsura Asakichi, un jeune maitre qui nous a ouvert de nombreuses portes. Je présume qu’il est encore Futatsume mais il est en voie de devenir un Shin’uchi, c’est-à-dire un maitre reconnu. Il fait beaucoup de contes en anglais aux Etats-Unis. Il fait parti de ceux qui transmettent déjà cet art aux pays anglo-saxons. Je m’inspire aussi de conteurs très solaires, très comiques à l’image d’Hayashiya Someta. Quoiqu’il en soit, je ne suis pas le personnage d’Henry Black en lui-même. En revanche, Sandrine s’atèle à écrire la biographie théâtrale d’Henry Black et si j’ai l’honneur de le jouer, je m’approcherai surement plus de lui à cette occasion.

Les contes qui composent votre spectacle Histoires tombées d’un Eventail sont des transcriptions de contes préexistants ? Des compositions personnelles ?

Stéphane : Ce sont des contes préexistants. Notre spectacle comporte trois types de transcriptions différentes. La première, qu’on n’a pas encore pu tester au Japon, est tirée d’un recueil d’histoires Zen. Les Rakugoka, à l’origine, racontent des histoires qui viennent du Zen. Il y a 400 ans, les prédicateurs bouddhistes endossaient le costume de conteur. On a trouvé une vieille histoire racontée à la base par le maitre Taisen Deshimaru qui était déjà écrite en français. On l’a donc adaptée au Rakugo, avec des dialogues bien vivants et elle marche très bien. Le Rakugo se base souvent sur des jeux de mots et dans ce conte, on joue sur le kanji « Kami » qui désigne à la fois un dieu et les cheveux. C’est l’histoire d’une femme qui va finir par faire pipi sur le seul endroit où il n’y a pas de « Kami », c’est-à-dire sur le crane de son mari.

Ensuite, on a ramené du Japon des histoires d’Henry Black dont Tameshizake. Henry Black a débuté à l’époque Meiji en s’inspirant de blagues anglaises qu’il adaptait. Tameshizake est à la base une histoire de soldats réunis autour d’une bière en Angleterre, qui a été transformée en une histoire de Japonais réunis autour d’un verre de Sake. C’est un conte inédit qui n’a jamais été traduit en français. Sandrine l’a intégralement adapté à l’aide de jeux de mots français ou en jouant sur le niveau de langue, puisque l’effet comique du texte repose sur les différents degrés de politesse dans la langue japonaise. L’histoire relate les interactions entre un serviteur de la campagne et un gars de la ville.

Enfin, dans le Rakugo, il y a des histoires très classiques, contées par tous les apprentis Rakugoka à leurs débuts comme Toki Udon. Ce conte nous a été transmis par un maitre en japonais et en anglais. C’est une histoire de mangeurs de nouilles et d’arroseur arrosé.

Ces trois types d’histoires représentent trois courants du Rakugo.

Le Rakugo est un art humoristique. C’est un véritable challenge de vouloir adapter de l’humour !

Stéphane : Il y a des choses qui ne passent pas. Les jeux de mots à tiroirs, les homophonies basées sur les kanjis… On ne peut pas tout faire.

Sandrine : Pour résumer, sur cent histoires, on va peut être en retenir dix. On va de préférence choisir le comique de situation pour éviter d’avoir trop de traductions de jeux de mots à faire. On en parlait avec Katsura Koharudanji qui est un des plus grands conteurs au Japon. Il nous disait que même s’il conte en japonais, le choix des histoires est ce qu’il y a de plus délicat lors de ses tournées à l’international. Tout ne va pas s’exporter. Seul le comique de situation peut fonctionner.

Le Rakugo est un art traditionnel avec des écoles, une hiérarchie. J’imagine que ce n’est pas un milieu particulièrement ouvert. Comment avez-vous été reçus au début ?

Sandrine : On s’est dit qu’on n’allait vraiment pas y arriver. Au début, on nous prenait pour des touristes avec un hobby. Tout le monde était très gentil. Tout le monde nous recevait avec le sourire, mais au moment de se dire au revoir, personne n’avait vraiment compris l’objet de notre rencontre.

A la base, nous voulions commencer par la biographie théâtralisée d’Henry Black. Mais quand on veut devenir Rakugoka, on commence par laver les chaussettes du maitre durant six mois. Tu peux donc imaginer qu’ils ne pouvaient cautionner un spectacle que nous voulions monter  en une demi-année…

Pour contourner le problème, nous avons décidé de nous rendre au centre de la parole à Osaka, le Waha Kamigata où nous avons rencontré une jeune fille qui nous a parfaitement renseignés en nous suggérant d’aller voir les jeunes Rakugoka, ceux justement qui content en anglais. Ainsi, nous avons pu rencontrer Katsura Asakichi qui est lui dans une démarche d’exportation. Il cherche à faire vivre son art à l’étranger pour qu’il ne s’éteigne pas au Japon.

Stéphane : Peut être que l’effet média a aussi joué en notre faveur. Les Japonais ont pu nous apercevoir sur Kansai TV et La NHK nous a filmés à la Japan Expo. Peut être que nous pourrons faire fructifier ces apparitions et que les portes s’ouvriront encore un peu plus à l’avenir.

Le Rakugo est un art encore très vivant au Japon ?

Stéphane : Il faut savoir que le Rakugo est un art en perpétuelle évolution fait d’histoires modernes dans lesquelles on n’hésite pas à rire de la société actuelle. Le Rakugo est un univers riche, relativement traditionnel, mais qui a su s’adapter aux modes de communication d’aujourd’hui. La télévision apparait comme un bon support de promotion ! Le drama Tigres et Dragons a fait de Shunputei Shota une véritable star (http://www.dailymotion.com/playlist/xg6a5_khamedx_tiger-dragon-episode-sp/1#videoId=x52q1z).

On aimerait pouvoir transmettre aux Français l’idée que le Rakugo est un art qui vit, qui bouge, ce qui est loin d’être le cas actuellement. On l’a encore vu lors du tracktage à Avignon. Pour le public sur place, les Japonais sont des gens «tristes », au mieux « sérieux ». Les aprioris ont la vie dure… Mais il n’y a pas que le Kabuki ou le , il y a aussi le Rakugo !

Comment s’annonce la suite pour vous ? D’autres destinations, d’autres pays  sont au programme?

Stéphane : On va rester concentrer sur le Japon. C’est un long chemin. Pour le moment, on est considéré comme un OVNI théâtral en France. Mais le Rakugo, c’est du conte et nous sommes persuadés que cet art à un avenir dans l’hexagone ! On aimerait jouer notre spectacle dans différents festivals de conte. La programmatrice de La Route des Contes, un festival de la Celles-Saint-Cloud nous a vus à la Japan Expo et nous a proposés de clôturer l’évènement. Je pense qu’on peut plaire parce qu’on amène quelque chose de nouveau.

Par ailleurs, on en a aussi gardé sous le coude. On devrait pouvoir travailler sur plusieurs autres projets : l’histoire d’Henry Black bien sûr, mais aussi d’autres contes que nous voudrions transmettre et adapter. On est parti pour quelques temps.

Deux mots sur votre tournée qui était prévue au Japon au printemps 2011 et qui est forcément tombée à l’eau.

Sandrine : On devait faire la tournée des Alliances Françaises, en commençant par l’Institut Franco-Japonais de Tokyo avec le programmateur Cyril Coppini qui est un grand amateur de Rakugo. Par la suite, on devait partir à Kyoto, Osaka, Nagoya… Nos valises étaient prêtes. On devait partir le 15 mars et le séisme a secoué le Japon le 11. Nous étions quand même prêts à sauter dans l’avion, jusqu’à ce qu’un communiqué du ministère des affaires étrangères nous en dissuade. De toute manière, l’Institut a annulé la tournée. Mais bonne nouvelle, le programmateur a repris contact avec nous courant juillet. La tournée est confirmée pour le printemps 2012 ! On ne pense qu’à une chose, repartir !

Est-ce que les Rakugoka au Japon ont entendu parler de vous ?

Stéphane : Oui, on commence à se faire un petit nom et c’est amusant. C’est arrivé que des Japonais nous dévisagent dans le train parce qu’ils ont vu notre photo dans le journal. A notre retour en France, une Japonaise a été interloquée par mon écran d’ordinateur où on pouvait voir un Rakugoka en fond d’écran. En levant les yeux, elle m’a reconnu et s’est exclamée « Je vous ai vu dans le Yomiuri ».

Vous allez devenir les ambassadeurs du Rakugo en France ! Allez-vous essayer de faire venir des Rakugoka japonais en tournée ?

Stéphane : Notre priorité, c’est bien sûr notre propre spectacle. Mais si tout roule, nous aimerions nous ateler à l’organisation d’un festival dédié au Rakugo en France, avec des conteurs du Kamigata et du Kanto.

Sandrine : On est soutenu dans notre démarche par la Fondation Franco-Japonaise Sasakawa (http://www.ffjs.org/). On espère que d’ici deux à trois ans, ils seront à nos côtés quand nous essaierons de faire venir des Rakugoka en France dans le cadre d’un événement organisé autour de la culture populaire japonaise.

Au cours de votre séjour au Japon, avez vous rencontré d’autres conteurs non-japonais qui cherchent, comme vous, à faire voyager, à exporter le Rakugo ?

Sandrine : Non… On a bien rencontré deux étrangers rakugoka, mais ils vivent et se cantonnent au Japon. Ils ont décidé de quitter leur pays pour faire carrière là-bas. Il y a Diane Orrett qui conte en anglais et en japonais, au Japon depuis 20 ans. Il y a aussi un jeune conteur canadien, qui se fait appeler Katsura Sunshine, disciple d’un maitre de la famille Katsura, comme son nom le laisse entendre.

Ils ont réussi à se faire accepter du monde du Rakugo ?

Stéphane : Je ne sais pas exactement où en est Katsura Sunshine, mais en ce qui concerne Diane Orrett, le problème, c’est plus son sexe que sa nationalité. Le Rakugo n’est pas très branché femmes. Par conséquent, elle est plutôt perçue comme un « performer ».

Sandrine : Elle n’est pas Rakugoka, ou en tout cas, pas considérée comme tel. Sur huit milles Rakugoka au Japon, seulement cinq cent sont des femmes. On a eu la chance d’interviewer l’une d’entre elles qui nous a expliqués qu’il y a une vingtaine d’années, à l’époque où elle a commencé, à chaque fois qu’elle montait sur scène, la salle était perplexe, ne pouvant définir à quel type de spectacle ils assistaient. En aucun cas ça ne pouvait être du Rakugo, une femme se tenant en face d’eux… Et pourtant, elle a tout essayé : elle s’est rasée le crane, elle s’est habillée en homme. Alors je te laisse imaginer ce qu’il en est pour Diane Orrett, femme et Anglaise de surcroit… Pour les Japonais, elle fait de la « performance ». C’est sympa et les Japonais rigolent bien, mais il n’y aura jamais cette reconnaissance dont l’art traditionnel peut bénéficier.

Sandrine metteur en scène et toi, Stéphane, Rakugoka, le hasard fait bien les choses…

Stéphane : Très certainement.

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