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FLORENT CHAVOUET

10/06/2011

  « Je suis un éternel touriste au Japon ». Il y a fort à parier que les habitants de l’ile de Manabé, dans la préfecture d’Okayama, ne partage pas vraiment ce regard porté par Florent sur lui-même et son travail. Pas après ce qu’il a accompli, pas après avoir su saisir l’essence de cette petite communauté dans un livre à l’humour doux et aux dessins chaleureux.

Florent ne parle peut être pas le japonais (ou pas bien), mais il est pourtant l’auteur de deux livres de dessins sur le Japon – Tokyo Sanpo en 2006 et Manabé Shima en 2010 – qui en disent long sur l’amour qu’il porte à ce pays. Outre la qualité de ces témoignages au crayon de couleur, l’intérêt des deux ouvrages reposent sur la fraicheur non feinte avec laquelle Florent traite ses sujets. Le moteur de cette narration en images, c’est la découverte, la découverte par un jeune Français de la mégalopole japonaise et de son parfait opposé, une ile quasi-déserte de la mer intérieure. Florent nous en dit un peu plus sur le pourquoi du comment.

 

Le projet Tokyo Sanpo est né de ton premier voyage au Japon ?

Non. Tout le monde croit ça, mais, même si je ne le dis pas dans la préface, j’étais déjà allé au Japon avant d’aller à Tokyo pour faire Tokyo Sanpo. C’était alors mon troisième voyage. En revanche, c’était bien la première fois que j’y vivais, que j’y habitais. Ca a été le plus long séjour que j’ai pu faire dans le pays (six mois).

Tes premiers séjours étaient plutôt des voyages de courte durée ?

La première fois, j’étais allé deux semaines à Kobe et Osaka pour rendre visite à des amis. La deuxième fois, c’était avec un copain français. On a fait une sorte de traversée du Japon à vélo. On est parti de Narita pour se rendre à Osaka et entre les deux, on a zigzagué. On est allé du côté de la mer du Japon. On est même allé à Shikoku. Le voyage a durée un peu moins de deux mois. C’était en 2004, on avait gagné une bourse avec la Mairie de Paris : Paris Jeunes Aventures. Ils nous ont financé les deux tiers du projet.

Dans ton projet de l’époque, il y avait déjà l’idée de partir dessiner le Japon ?

Le projet qu’on a proposé à Paris Jeunes Aventures, c’était de refaire la route du Tokaido version moderne. On voulait refaire les 53 stations d’Hiroshige (http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Cinquante-trois_Stations_du_T%C5%8Dkaid%C5%8D). Le pitch, c’était de les parcourir à vélo et de faire un dessin pour chacune des 53 étapes. En fait, les plans ont un peu dévié une fois sur place. On aurait fait cette route en deux ou trois semaines et nous, ce qu’on voulait, c’était simplement découvrir un pays, être à vélo au Japon et voir un maximum de paysages différents. On est allé dans les montagnes du côté de Nagano, du côté Pacifique, du côté Mer du Japon, à Shikoku…

C’est ce voyage qui t’a donné l’idée de dessiner ton expérience japonaise ? Tu avais une idée professionnelle en tête en partant vivre à Tokyo ?

Non, pas du tout. Je savais juste que j’allais avoir un peu de temps. Quand j’ai débarqué à Tokyo pour six mois, j’étais avec ma copine. Elle avait un boulot. Pour elle, tout était carré. De mon côté, j’avais espoir de trouver un petit job, pour pouvoir l’aider financièrement.

Tu es parti avec le visa Vacances-Travail ?

Oui. Mais une fois sur place, je n’ai pas trouvé de boulot. J’ai fait tous les cafés français, mais je n’avais pas le niveau de japonais requis pour servir. Donc finalement, je me suis dit que j’allais mettre tout ce temps libre à contribution et je me suis fixé comme objectif de réaliser un dessin par jour à Tokyo. Je m’étais fixé des horaires de bureau en quelque sorte. Avec un dessin par jour au minimum, j’en ai rapidement accumulés. Il m’arrivait même de faire deux pages par jour. Du coup, petit à petit, ça a commencé à ressembler à quelque chose. Pas encore un livre pour autant ! Progressivement, je me suis imposé des sujets. Je me disais « tu as dessiné trop d’immeubles, maintenant tu vas t’intéresser aux gens ou tu vas faire des objets…. ». Je commençais à essayer de structurer la chose, même si ça partait encore un peu dans tous les sens. Mais à l’époque, je n’avais aucun contact dans l’édition, je n’avais aucun projet concret.

Au bout de six mois, tu n’étais pas à cours de sujets ? Ca venait encore assez naturellement ?

Si j’étais resté un an, j’en aurais fait le double tout simplement ! Moi, je découvrais la ville, je découvrais Tokyo. Quand je suis là-bas, je suis toujours à m’extasier de tout. Mes sujets, je n’ai pas particulièrement besoin de les chercher.

Le cheminement de Tokyo Sanpo est facile à saisir : tu arrives au Japon, dans la capitale du pays et tu t’émerveilles de tout ce qui t’entoure. Ton inspiration vient de la surprise. Mais pour Manabé Shima, le concept semble différent. Tu sais ce que tu veux avant de partir. Comment as-tu fait pour choisir cet endroit ? C’est très particulier. J’ai habité deux ans au Japon sans jamais en entendre parler…

Ne t’inquiète pas, la majorité des Japonais aussi. Même les habitants de la préfecture d’Okayama où se trouvent l’île ne connaissent pas tous. En fait, j’ai voulu prendre l’exact contre-pied de ce que j’avais fait avec Tokyo Sanpo. Pas dans le dessin, mais dans le thème.

Quand Tokyo Sanpo est sorti et que j’ai commencé à faire des dédicaces, des salons, à rencontrer le public en France, on me posait beaucoup de questions sur le Japon en général et sur Tokyo en particulier. Mais pour moi, Tokyo n’a jamais été ce que j’ai préféré du pays. Je suis très content d’y avoir habité, de l’avoir vu, mais si je devais choisir un endroit où rester au Japon, je ne choisirais pas la capitale. Donc ça m’embêtait un peu de disserter sur cette ville, de raconter Shibuya, Shinjuku, alors qu’en fait, ce n’est pas l’aspect du Japon que je préfère. Je préfère l’aspect plus provincial. Ca vient probablement de mon voyage à vélo. La campagne, les petits villages, les agglomérations de taille moyenne. J’aime apercevoir les montagnes depuis les centres-villes, j’aime quand les ports ressemblent effectivement à des ports. C’est ce que je reproche à Tokyo, il est difficile de voir que c’est un port ! Et puis c’est difficile d’en sortir. Alors que depuis Osaka, qui n’est pourtant pas la plus petite des villes, on est à moins d’une heure de Kyoto, qui a déjà une atmosphère totalement différente.

C’est ce que j’aime dans toute ville et c’est pareil à Paris. Ce que j’aime, c’est de savoir s’il est possible d’en sortir ! Je ne pense pas que ce soit le cas à Tokyo. C’est pour ça que je préfère la campagne. Et quitte à faire un bouquin sur la campagne japonaise, autant y aller à fond. J’avais déjà fait un livre sur la ville et pas la moindre avec Tokyo. Je me suis dit que j’allais traiter de son exact opposé. Face à un espace urbain, vaste, sans début et sans fin, je ne voyais qu’une ile, un milieu petit, clos, avec des frontières bien délimitées.

Pourquoi Manabé ? Tu as googlé « ile déserte japonaise » et c’est sorti ?

Je savais que je voulais aller sur une ile, mais je ne savais pas laquelle et au Japon, il y a plutôt le choix. J’avais des considérations d’ordre technique. Je cherchais quelque chose qui ne soit pas non plus complètement inaccessible pour une question de budget. Le sud du sud d’Okinawa, ce n’était pas faisable ! Du coup, je me suis vite rabattu sur des iles assez proches des côtes.

Pour ce faire, j’ai tout simplement pris une carte du Japon et j’ai repéré les zones à forte concentration d’iles, soit le sud de Kyushu ou alors la mer intérieur. Je me suis rabattu sur la mer intérieure pour des questions d’accessibilité, là encore. Face à la centaine d’iles qui s’offraient à moi, j’ai fonctionné par élimination basée sur certains critères : critères de taille, de densité… Je savais qu’il fallait moins de mille habitants. Au niveau de la taille, je pensais à environ 5 km de long. Et je ne voulais pas une ile connue. Je ne voulais pas atterrir à Miyajima par exemple. Je voulais une ile anonyme. Ce qui ne veut pas dire pour autant trois cabanons qui se courent après, mais plutôt une ile « normale » avec des pêcheurs, une buvette…

Tu as mis combien de temps pour trancher ?

Un peu moins d’un mois. Le problème, c’est que j’ai commencé à chercher en même temps que j’en parlais à mon éditeur. Je ne pouvais pas encore y retourner par mes propres moyens et puis honnêtement, je ne savais pas si mon scénario, mon idée de base tenaient la route. Elle tenait en tout cas sur un bout de papier. Ca peut être un peu flippant ! Jusqu’au dernier moment, quand j’ai pris le bateau pour Manabé Shima, je n’étais sûr de rien. Je me disais « qu’est ce que je vais trouver là-bas ? ».

Dans un espace aussi inexploré, un peu clos, tu n’as pas eu de problème avec les habitants qui auraient pu se montrer méfiant ?

J’avais un peu peur de ça. J’avais pensé en amont et je m’étais dit que dans le pire des cas, si je n’étais pas bien intégré, si j’étais un peu seul, ça aurait quand même pu faire un sujet. L’idée était la suivante : un jeune Français qui part deux mois sur une ile japonaise complètement paumée et advienne que pourra. Le manque de communication et de liens aurait pu être mon sujet. Ca aurait été dommage, mais ça n’aurait pas été dramatique, seulement révélateur d’une difficulté à s’intégrer dans les campagnes.

Au final, tu as été assez vite intégré ? Tu parlais peut-être mieux le japonais après tes six mois passés à Tokyo ?

Je parlais très moyennement. Je suis très mauvais en langue, mais ce n’est pas une excuse… J’ai fait peu d’efforts à Tokyo et le peu que j’ai appris, je l’ai rapidement oublié. Et puis entre Tokyo en 2006 et Manabé Shima à l’été 2009, il s’est quand même passé trois ans.

Tu n’as pas vécu ça comme un frein à ton projet ? Comment tu faisais pour communiquer avec les habitants de l’ile ? Vous vous compreniez autour d’une bière ?

Oui, c’est à peu près ça. Ils avaient un fort accent. Pas tous, mais dans ce coin là, ils sont de la campagne et en plus, ceux qui viennent te parler sont bien bourrus et déjà à moitié bourrés. Donc même avec un japonais un peu plus performant, je ne suis pas sûr que j’aurais plus compris certaines situations.

Tu as gardé des relations fortes avec les habitants de l’ile ? Tu leur as envoyé ton livre ?

Oui, en plusieurs fois. Ils en ont reçu une quinzaine au départ de mon éditeur. Ensuite, ils en voulaient 80 et là, ils m’en ont demandé 100. J’y suis retourné en plus entre temps. Deux fois. L’été dernier et aussi à la fin de l’hiver en février-mars 2011 pour les voir. Ils m’ont fait une petite fête d’Okaeri (de retour). J’ai pris des nouvelles, je suis retourné à l’hôtel…

Comment ont-ils accueilli le livre ?

Ils étaient très fiers ! Après, ils ne comprennent pas le français, donc ils ne se basent que sur les dessins. J’ai vaguement essayé de leur expliquer. Mais l’important, c’est qu’ils se reconnaissent, qu’ils reconnaissent l’époque durant laquelle j’étais sur l’ile…

Ils sont fiers. Ils ont quand même conscience  que leur petite ile, j’essaie de la valoriser ! L’exode rural a un gros impact au Japon. Certaines iles s’en sortent mieux, elles ne sont pas toutes en train de se vider, mais sur Manabé Shima, il n’y a pas grand-chose à vendre. Il y a l’hôtel avec des touristes qui viennent le weekend et l’été, mais comme c’est tout petit et que le touriste japonais, il lui faut des choses à voir, à boire et à manger… Et comme le touriste étranger n’y va parce qu’il ne connait pas…

Tu sais si ton livre leur a amené un ou deux touristes français ? Des gens qui seraient arrivés le bouquin en main ?

Je sais que quelques Français y sont allés, mais ce sont quelques amis que je connais, donc ça ne compte pas ! En revanche, j’ai fait découvrir l’ile à des Japonais. C’est pour ça que j’aimerais bien que le bouquin soit traduit dans leur langue. Pour le moment, je n’ai pas de piste. Plus que le premier, je préfèrerais voir le deuxième traduit. Sans prétention, je pense pouvoir faire découvrir quelques trucs sur leur pays à des Japonais. Les gens de Tokyo ou Osaka, je ne suis pas sûr qu’ils connaissent vraiment ce Japon là. Je veux leur montrer qu’il y a de petites iles, que ça vaut le coût de s’y intéresser et que les gens sur place ne sont pas des ploucs. Je veux leur montrer que si un étranger peut se rendre dans ces coins là, c’est que finalement, ce n’est pas si nul que ça.

Tu as un troisième projet sur le Japon en cours ?

Non, mais j’y réfléchis beaucoup. Le problème, c’est que depuis la sortie du deuxième, j’ai fait pas mal de dessins de commande… Pour l’édition, j’ai illustré un bouquin pour enfants qui va sortir à l’automne prochain, mais qui n’a rien à voir avec le Japon.

Tes livres reposent sur le décalage du Français au Japon qui est en pleine découverte. Mais tu as encore des choses à découvrir ?

Je suis un éternel touriste au Japon ! Déjà, du fait que je ne parle pas la langue, beaucoup d’aspects me restent difficilement accessibles.

Tu penses que tes livres auraient perdu en qualité si tu avais pu parler le japonais ?

Je ne dirais pas ça. Ca aurait été différent. Ce n’est peut-être pas bien mais je sais que c’est aussi utile de jouer le naïf parfois. On s’est rendu compte de ça avec mon ami avec qui je suis parti à vélo. Quand on allait dans les bouibouis, on était rodé. On faisait semblant de n’avoir jamais goûté du saké pour qu’ils nous en offrent. Les Japonais sont toujours heureux de faire découvrir leurs spécialités. Ils sont touchants pour ça ! Mais il ne faut pas en abuser au risque de revivre les mêmes scènes encore et encore… Gare au surplace !

Pour le coup, il y a une certaine logique dans mes deux premiers ouvrages autour de cette dualité Japon des villes-Japon des champs. Pour un troisième, il faudrait vraiment que je trouve un angle différent pour que ce soit pertinent. Je peux en faire un sur Kyoto, sur Hokkaido, sur Okinawa, sur les montagnes… Mais je ne suis pas sûr d’avoir envie de ça. A un moment, il faut savoir changer, même si je ne suis pas sûr d’en être capable.

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