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CHRISTOPHE BOLEAT

19/03/2011


Christophe a laissé le nuage radioactif et Tokyo derrière lui. Il applique le principe de précaution… Pourquoi prendre un risque quand on a la possibilité de l’éviter? Ces amis n’ont malheureusement pas tous le choix…


Où vis tu au Japon ?

Je vis actuellement à Tokyo, dans le quartier d’Ikebukuro.

Qu’étais tu en train de faire quand la terre s’est mise à trembler ?

J’étais dans mon appartement en train d’écrire un email.

Qu’as-tu pensé sur le moment ? Comment as-tu réagi ? Était ce la première fois que tu faisais face à un tel séisme ?

Les séismes ne sont pas rares au Japon. Je dirais même qu’il y en a quasiment tous les jours, mais ce sont généralement de petits séismes, très légers, que l’on ne perçoit que si l’on est assis, immobile ou dans un lieu en hauteur. Vivant au 11ème étage d’un immeuble, je les ressens peut-être un peu plus que les gens vivant au niveau du sol. Ils se présentent généralement comme une « vague » de secousses successives : d’abord des petites qui croissent en intensité, puis des moyennes pendant une à plusieurs minutes avant de s’amenuiser et de disparaître complètement.

Le 11 mars, quand la terre a commencé à trembler, j’ai senti immédiatement que quelque chose d’anormal était en train de se passer, les toutes premières secousses étant déjà d’intensité moyenne. Je n’avais jamais ressenti ça ! J’y ai vu un danger. J’ai immédiatement arrêté mon ordinateur et tendu la main pour prendre ma veste, mais il était déjà trop tard. 10 à 20 secondes après les premières secousses, le tremblement était devenu si intense que tout l’immeuble vacillait et je perdais l’équilibre. Livres, CDs et autres petites choses tombaient des étagères autour de moi. J’entendais de l’eau qui éclaboussait les murs dans la salle de bain. Des cris s’élevaient des appartements voisins. Pendant quelques secondes, j’ai vraiment cru que j’allais y passer. Je me disais : « Tu es au 11ème étage, tu ne pourras jamais t’en sortir. C’est fini. » Mais refusant également de m’y résigner, j’essayais tant bien que mal d’atteindre la porte et de me ruer vers les escaliers de secours. Je dévalais les escaliers tremblants à toute vitesse. Devant moi un voisin japonais portait son chien dans ses bras. Nous avons finalement atteint le rez-de-chaussée et rejoint la foule de voisins rassemblée en bas de l’immeuble. Les visages étaient marqués par l’horreur et tout le monde se regardait sans dire un mot pour autant.

Nous étions tous en état de choc, moi y compris, mais je ne l’ai réalisé que plusieurs heures après. Sur le moment, la seule question qui occupait mon esprit était : « est-ce que c’est fini ? ». Je me suis alors adossé à une barrière qui séparait le trottoir de la route, et j’ai clairement senti que les secousses se poursuivaient. Pourtant, chose on ne peut plus étrange, certains passants continuaient à marcher dans les rues en discutant. Certains nous jetaient des regards interloqués qui avaient l’air de dire « mais qu’est-ce que vous foutez là ? ». Je me suis demandé si le séisme avait été aussi gros que je l’avais imaginé ou si j’avais rêvé. Les voitures derrière nous continuaient leur course comme si de rien n’était. A la fois pour en avoir le cœur net, mais aussi pour faire tout simplement quelque chose dans cette confusion insupportable, je décidais de marcher un peu jusqu’à la Sunshine Street, l’artère commerçante voisine.

Dans la rue en question, des masses de gens étaient prostrées devant l’entrée des grands magasins et des salles de jeu, apparemment plus ou moins dans le même état que nous. D’autres continuaient à sortir des portes en courant pour rejoindre la foule. J’en conclue que tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur des immeubles avaient ressenti avec plus d’intensité le séisme que les passants dans la rue. Pourtant, je ne voyais aucun dommage matériel au dehors, aucun débris ni lésion sur les immeubles ou par terre. Aucun blessé non plus, apparemment. Avide d’en savoir plus, je me dirigeais vers le gigantesque centre commercial Sunshine City, à quelques minutes de là.

Le parc à côté du centre était noir de monde. La plupart des gens semblaient être des salarymen, sortis des grands immeubles adjacents et venus se réfugier dehors. Tous, quasiment,  avaient leur portable à l’oreille. Il était clair que quelque chose d’anormal était en train de se passer, pourtant certains groupes de collègues riaient et plaisantaient. Je décidais d’aller voir à l’intérieur du centre. Là, la situation était encore plus étrange. Alors que tous les magasins étaient encore ouverts, les gens se comportaient tantôt normalement, tantôt comme apeurés. Je regardais surtout le personnel qui continuait à « saluer » les clients avec le sourire, tout en jetant sans cesse des regards inquiets à leurs collègues. Une voix off retentissait dans le magasin, annonçant qu’un séisme venait d’avoir lieu, mais qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter, cet immeuble étant particulièrement résistant aux tremblements de terre. Certaines personnes – moi y compris – ne savaient pas s’il était plus prudent de rester à l’intérieur de l’immeuble ou au dehors. En effet, le quartier étant rempli de hauts buildings, on pouvait craindre d’éventuelles chutes de vitres brisées ou autres débris en restant dans les rues. Les mannequins dans les vitrines, ou les lampes dans les restaurants continuaient d’onduler, confirmant que les secousses se poursuivaient. Alors que j’atteignais une autre sortie, un second séisme particulièrement puissant survint. Cette fois le stoïcisme du personnel se brisa, et même les cuistots et les serveuses des restaurants se précipitèrent dehors. Mais cette seconde salve étant plutôt courte, les gens s’immobilisèrent assez vite, se regardant les uns les autres et ne sachant pas trop quoi faire. Je décidais finalement de retourner dans le parc et d’attendre que les choses se calment.

Je trouvais une place libre pour m’asseoir sur un banc. Pas plus d’une trentaine de minutes ne s’étaient écoulées depuis que j’avais quitté mon appartement. Le sol continuait de trembler. Plus faiblement mais continuellement. C’est seulement à ce moment-là que je réalisais que nous venions de subir un tremblement de terre important et qu’il me faudrait peut-être contacter mes proches. Mais même si j’étais encore en état de choc, j’étais persuadé que la situation était beaucoup moins grave que lors du tremblement de terre de Kobe. Je pensais également que seul Tokyo avait été touché. Je n’avais pas conscience que le réseau téléphonique japonais était déjà complètement saturé, et que les réponses à mes messages ne me parviendraient que le lendemain. Une à deux heures plus tard, tous les magasins de Tokyo étaient fermés.

Qu’en est-il du Tsunami ? As-tu été rapidement averti ? As tu été surpris ?

Tokyo n’ayant pas été touché par le tsunami, je n’ai appris son existence que par l’intermédiaire des médias, une fois rentré chez moi. Mais je n’étais pas le seul : l’information quant à l’étendue des dégâts du tsunami n’est arrivée que plusieurs heures après au chaînes de télévision, qui ne parlaient quasiment que du tremblement de terre le premier jour.

As-tu été surpris par l’ampleur de la catastrophe ?

Bien sûr. Je n’aurais jamais imaginé que ce que je venais de vivre n’était qu’une pichenette à côté de ce qu’avaient subi les victimes du tsunami dans le nord.

Que penses-tu de ce qui est en train de se passer avec la centrale nucléaire de Fukushima ? Avais-tu déjà imaginé qu’un tel problème puisse survenir suite à un tremblement de terre ? Est-ce que tu penses que le gouvernement et Tepco sont intervenus assez rapidement ? Est-ce que tu as confiance en ton gouvernement/gouvernement japonais ?

A l’heure où j’écris ces lignes (samedi 19 mars 2011), la centrale nucléaire de Fukushima semble, pour la première fois depuis une semaine, sur le point d’être maîtrisée. Des spécialistes du nucléaire étrangers, ainsi que les forces armées et les pompiers sont arrivés sur le site, et déploient tous leurs efforts pour faire tomber la température des réacteurs. C’est peut-être le début de la fin du cauchemar. On prie et on espère.

Je savais que les tremblements de terre allaient souvent de paire avec les tsunamis et que les séismes sont la première cause de dommage dans les centrales nucléaires car j’avais suivi un cours sur le sujet l’année dernière dans mon université japonaise. C’est une coïncidence. Jamais je n’aurais pensé que cela me servirait.

Je pense que Tepco a commis des erreurs, notamment en refusant la première proposition d’aide des Etats-Unis. Le gouvernement également, en minimisant constamment la situation afin d’éviter que les gens ne paniquent et en filtrant les informations capitales. C’est seulement en récoltant les informations venues de l’étranger et celles des ambassades que j’ai pu me faire une idée plus claire de la situation. L’information diffusée par la télévision japonaise n’était pas suffisante. Cependant, les blâmer est facile, alors que faire des choix sous pression, avec une telle responsabilité, doit être extrêmement difficile. Je m’abstiendrai donc de porter des jugements trop hâtifs pour l’instant.

Est-ce que tu penses que tu vas devoir quitter l’endroit où tu te trouves en ce moment ? Pour aller où ? Pourquoi ?

J’ai quitté mon appartement de Tokyo mardi matin (le 15 mars), et je suis parti chez un ami à Osaka. J’ai pris cette décision après l’annonce de l’explosion du 2ème réacteur de la centrale (le 3ème de la série). La confirmation qu’un nuage de particules radioactives avait été relâché dans l’air combiné au fait que les vents allaient souffler en direction de Tokyo ce jour là (la centrale de Fukushima est située à 250km au nord-est de Tokyo) m’ont conforté dans ma décision. A ce moment-là, personne ne savait si les particules radioactives seraient en quantité telle qu’elles puissent être considérées comme nocives. Je n’avais vraiment pas envie de faire le test. Après concertation avec ma famille et quelques amis qui m’encourageaient dans cette voie, j’ai rassemblé quelques affaires et sauté dans un train pour Osaka. A partir de ce soir là et pendant les jours qui ont suivi, les gens se sont mis à quitter massivement Tokyo, pour certains le pays, et le carburant a commencé à manquer.

Est-ce que tu peux décrire Tokyo en ce moment ? Quelle est l’atmosphère en ville ?

Etant à Osaka depuis maintenant quatre jours, je ne peux décrire l’état actuel de Tokyo avec précision, mais selon mes amis restés dans la capitale et à qui je téléphone régulièrement, l’ambiance y serait plutôt lugubre. Le rationnement d’électricité, la pénurie de nourriture dans les magasins et d’essence dans les stations, le nombre réduit de trains circulant ainsi que les informations toujours aussi alarmistes à la télévision contribueraient à faire tourner la ville au ralenti. Toujours selon mes amis, les répliques de secousses se poursuivraient encore en ce moment rappelant à chacun que l’hypothèse d’un nouveau tremblement de terre majeure n’est pas à écarter.

Ici, à Osaka, tout semble presque normal. Les magasins et les écoles sont ouverts, les trains marchent comme d’habitude et le centre-ville grouille de monde. Il faut dire que les tremblements de terre n’ont que très faiblement touché la ville et que le risque de contamination par la radioactivité est pour l’instant inexistant. Cependant, les rues se vident relativement rapidement le soir.

Un commentaire que tu souhaiterais faire… Tu es le bienvenu.

Deux choses dont j’aimerais parler brièvement : Le conflit « rester/partir » et le « cognitive bias ».

Il semble que le choix de « rester » ou de « partir » des zones à risque, et notamment de Tokyo, crée des conflits dans les familles et au sein des entreprises. Certains qualifient ceux qui restent de courageux, et ceux qui fuient de lâches. D’autres considèrent que le fait de rester travailler à Tokyo, et d’exposer ainsi sa famille aux risques de contamination radioactive est irresponsable, qu’ils soient simples employés ou patrons d’entreprise.

De nombreux patrons d’entreprise japonais refusent, à l’heure actuelle, de donner congé à leurs salariés. Tous mes amis japonais de la capitale me répètent qu’ils veulent partir, mais ont peur de se faire licencier ou de ne pas pouvoir retrouver leur job après le désastre. La question est, à qui donner la priorité ? A son emploi ou à sa famille. Vu la précarité du monde du travail actuellement au Japon, perdre sa place n’est pas un risque qu’on peut prendre à la légère. Mais rester implique un danger potentiel difficilement acceptable. Quoiqu’il en soit, chacun devrait être en mesure de faire librement ce choix.

Parmi mes amis japonais, un tiers est déjà parti de Tokyo, un tiers est sur le point de partir, et le dernier tiers reste. Il semblerait que cette décision repose sur une intuition personnelle. Il semblerait également que la décision n’ait aucun rapport avec la nationalité ou le sexe des individus. Dans mon groupe d’amis – composé aussi bien d’étrangers que de japonais – certains étrangers sont partis, d’autres sont restés, certains japonais sont partis, d’autres sont restés, et tous justifient généralement leur choix de la même manière.

Un autre phénomène qui m’a surpris est la réaction de certains japonais face à la situation.

Malgré le danger et la menace, il semble que de nombreux japonais se trouvant dans les zones épargnées par les dégâts, mais présentant tout de même des risques (comme Tokyo) se comportent normalement, et continuent à travailler ou à sortir comme si de rien n’était. Toutes les chaînes de radio et de télévision étant réquisitionnées pour fournir une information continue sur les évènements, il est impossible de ne pas être au courant de la situation. Un observateur extérieur pourrait voir cela comme de la négligence. Des jeunes qui ne réaliseraient pas vraiment ce qui se passe ou des adultes qui ne prendraient pas leurs responsabilités. Mais est-ce vraiment le cas ?

Dans le cours que j’ai suivi sur les tremblements de terre, un spécialiste des catastrophes naturelles avait consacré plusieurs classes à nous expliquer le phénomène de « cognitive bias ». Il s’agit d’un mécanisme psychologique visant à protéger l’être humain contre les situations de stress trop intenses. Il consiste à interpréter les faits de manière plus plaisante ou rassurante, à doucir la situation effective. Ainsi chacun peut éviter de céder à la panique et personne n’a à prendre ses responsabilités. Dans le cas actuel, le « cognitive bias » encourage les gens à sous-évaluer les risques de Fukushima et à accorder une confiance aveugle aux autorités. La réaction inverse existe aussi. Des gens paniquent et font des réserves d’eau et de nourriture pour plusieurs semaines.

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