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FLORENT CHAVOUET

10/06/2011

  « Je suis un éternel touriste au Japon ». Il y a fort à parier que les habitants de l’ile de Manabé, dans la préfecture d’Okayama, ne partage pas vraiment ce regard porté par Florent sur lui-même et son travail. Pas après ce qu’il a accompli, pas après avoir su saisir l’essence de cette petite communauté dans un livre à l’humour doux et aux dessins chaleureux.

Florent ne parle peut être pas le japonais (ou pas bien), mais il est pourtant l’auteur de deux livres de dessins sur le Japon – Tokyo Sanpo en 2006 et Manabé Shima en 2010 – qui en disent long sur l’amour qu’il porte à ce pays. Outre la qualité de ces témoignages au crayon de couleur, l’intérêt des deux ouvrages reposent sur la fraicheur non feinte avec laquelle Florent traite ses sujets. Le moteur de cette narration en images, c’est la découverte, la découverte par un jeune Français de la mégalopole japonaise et de son parfait opposé, une ile quasi-déserte de la mer intérieure. Florent nous en dit un peu plus sur le pourquoi du comment.

 

Le projet Tokyo Sanpo est né de ton premier voyage au Japon ?

Non. Tout le monde croit ça, mais, même si je ne le dis pas dans la préface, j’étais déjà allé au Japon avant d’aller à Tokyo pour faire Tokyo Sanpo. C’était alors mon troisième voyage. En revanche, c’était bien la première fois que j’y vivais, que j’y habitais. Ca a été le plus long séjour que j’ai pu faire dans le pays (six mois).

Tes premiers séjours étaient plutôt des voyages de courte durée ?

La première fois, j’étais allé deux semaines à Kobe et Osaka pour rendre visite à des amis. La deuxième fois, c’était avec un copain français. On a fait une sorte de traversée du Japon à vélo. On est parti de Narita pour se rendre à Osaka et entre les deux, on a zigzagué. On est allé du côté de la mer du Japon. On est même allé à Shikoku. Le voyage a durée un peu moins de deux mois. C’était en 2004, on avait gagné une bourse avec la Mairie de Paris : Paris Jeunes Aventures. Ils nous ont financé les deux tiers du projet.

Dans ton projet de l’époque, il y avait déjà l’idée de partir dessiner le Japon ?

Le projet qu’on a proposé à Paris Jeunes Aventures, c’était de refaire la route du Tokaido version moderne. On voulait refaire les 53 stations d’Hiroshige (http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Cinquante-trois_Stations_du_T%C5%8Dkaid%C5%8D). Le pitch, c’était de les parcourir à vélo et de faire un dessin pour chacune des 53 étapes. En fait, les plans ont un peu dévié une fois sur place. On aurait fait cette route en deux ou trois semaines et nous, ce qu’on voulait, c’était simplement découvrir un pays, être à vélo au Japon et voir un maximum de paysages différents. On est allé dans les montagnes du côté de Nagano, du côté Pacifique, du côté Mer du Japon, à Shikoku…

C’est ce voyage qui t’a donné l’idée de dessiner ton expérience japonaise ? Tu avais une idée professionnelle en tête en partant vivre à Tokyo ?

Non, pas du tout. Je savais juste que j’allais avoir un peu de temps. Quand j’ai débarqué à Tokyo pour six mois, j’étais avec ma copine. Elle avait un boulot. Pour elle, tout était carré. De mon côté, j’avais espoir de trouver un petit job, pour pouvoir l’aider financièrement.

Tu es parti avec le visa Vacances-Travail ?

Oui. Mais une fois sur place, je n’ai pas trouvé de boulot. J’ai fait tous les cafés français, mais je n’avais pas le niveau de japonais requis pour servir. Donc finalement, je me suis dit que j’allais mettre tout ce temps libre à contribution et je me suis fixé comme objectif de réaliser un dessin par jour à Tokyo. Je m’étais fixé des horaires de bureau en quelque sorte. Avec un dessin par jour au minimum, j’en ai rapidement accumulés. Il m’arrivait même de faire deux pages par jour. Du coup, petit à petit, ça a commencé à ressembler à quelque chose. Pas encore un livre pour autant ! Progressivement, je me suis imposé des sujets. Je me disais « tu as dessiné trop d’immeubles, maintenant tu vas t’intéresser aux gens ou tu vas faire des objets…. ». Je commençais à essayer de structurer la chose, même si ça partait encore un peu dans tous les sens. Mais à l’époque, je n’avais aucun contact dans l’édition, je n’avais aucun projet concret.

Au bout de six mois, tu n’étais pas à cours de sujets ? Ca venait encore assez naturellement ?

Si j’étais resté un an, j’en aurais fait le double tout simplement ! Moi, je découvrais la ville, je découvrais Tokyo. Quand je suis là-bas, je suis toujours à m’extasier de tout. Mes sujets, je n’ai pas particulièrement besoin de les chercher.

Le cheminement de Tokyo Sanpo est facile à saisir : tu arrives au Japon, dans la capitale du pays et tu t’émerveilles de tout ce qui t’entoure. Ton inspiration vient de la surprise. Mais pour Manabé Shima, le concept semble différent. Tu sais ce que tu veux avant de partir. Comment as-tu fait pour choisir cet endroit ? C’est très particulier. J’ai habité deux ans au Japon sans jamais en entendre parler…

Ne t’inquiète pas, la majorité des Japonais aussi. Même les habitants de la préfecture d’Okayama où se trouvent l’île ne connaissent pas tous. En fait, j’ai voulu prendre l’exact contre-pied de ce que j’avais fait avec Tokyo Sanpo. Pas dans le dessin, mais dans le thème.

Quand Tokyo Sanpo est sorti et que j’ai commencé à faire des dédicaces, des salons, à rencontrer le public en France, on me posait beaucoup de questions sur le Japon en général et sur Tokyo en particulier. Mais pour moi, Tokyo n’a jamais été ce que j’ai préféré du pays. Je suis très content d’y avoir habité, de l’avoir vu, mais si je devais choisir un endroit où rester au Japon, je ne choisirais pas la capitale. Donc ça m’embêtait un peu de disserter sur cette ville, de raconter Shibuya, Shinjuku, alors qu’en fait, ce n’est pas l’aspect du Japon que je préfère. Je préfère l’aspect plus provincial. Ca vient probablement de mon voyage à vélo. La campagne, les petits villages, les agglomérations de taille moyenne. J’aime apercevoir les montagnes depuis les centres-villes, j’aime quand les ports ressemblent effectivement à des ports. C’est ce que je reproche à Tokyo, il est difficile de voir que c’est un port ! Et puis c’est difficile d’en sortir. Alors que depuis Osaka, qui n’est pourtant pas la plus petite des villes, on est à moins d’une heure de Kyoto, qui a déjà une atmosphère totalement différente.

C’est ce que j’aime dans toute ville et c’est pareil à Paris. Ce que j’aime, c’est de savoir s’il est possible d’en sortir ! Je ne pense pas que ce soit le cas à Tokyo. C’est pour ça que je préfère la campagne. Et quitte à faire un bouquin sur la campagne japonaise, autant y aller à fond. J’avais déjà fait un livre sur la ville et pas la moindre avec Tokyo. Je me suis dit que j’allais traiter de son exact opposé. Face à un espace urbain, vaste, sans début et sans fin, je ne voyais qu’une ile, un milieu petit, clos, avec des frontières bien délimitées.

Pourquoi Manabé ? Tu as googlé « ile déserte japonaise » et c’est sorti ?

Je savais que je voulais aller sur une ile, mais je ne savais pas laquelle et au Japon, il y a plutôt le choix. J’avais des considérations d’ordre technique. Je cherchais quelque chose qui ne soit pas non plus complètement inaccessible pour une question de budget. Le sud du sud d’Okinawa, ce n’était pas faisable ! Du coup, je me suis vite rabattu sur des iles assez proches des côtes.

Pour ce faire, j’ai tout simplement pris une carte du Japon et j’ai repéré les zones à forte concentration d’iles, soit le sud de Kyushu ou alors la mer intérieur. Je me suis rabattu sur la mer intérieure pour des questions d’accessibilité, là encore. Face à la centaine d’iles qui s’offraient à moi, j’ai fonctionné par élimination basée sur certains critères : critères de taille, de densité… Je savais qu’il fallait moins de mille habitants. Au niveau de la taille, je pensais à environ 5 km de long. Et je ne voulais pas une ile connue. Je ne voulais pas atterrir à Miyajima par exemple. Je voulais une ile anonyme. Ce qui ne veut pas dire pour autant trois cabanons qui se courent après, mais plutôt une ile « normale » avec des pêcheurs, une buvette…

Tu as mis combien de temps pour trancher ?

Un peu moins d’un mois. Le problème, c’est que j’ai commencé à chercher en même temps que j’en parlais à mon éditeur. Je ne pouvais pas encore y retourner par mes propres moyens et puis honnêtement, je ne savais pas si mon scénario, mon idée de base tenaient la route. Elle tenait en tout cas sur un bout de papier. Ca peut être un peu flippant ! Jusqu’au dernier moment, quand j’ai pris le bateau pour Manabé Shima, je n’étais sûr de rien. Je me disais « qu’est ce que je vais trouver là-bas ? ».

Dans un espace aussi inexploré, un peu clos, tu n’as pas eu de problème avec les habitants qui auraient pu se montrer méfiant ?

J’avais un peu peur de ça. J’avais pensé en amont et je m’étais dit que dans le pire des cas, si je n’étais pas bien intégré, si j’étais un peu seul, ça aurait quand même pu faire un sujet. L’idée était la suivante : un jeune Français qui part deux mois sur une ile japonaise complètement paumée et advienne que pourra. Le manque de communication et de liens aurait pu être mon sujet. Ca aurait été dommage, mais ça n’aurait pas été dramatique, seulement révélateur d’une difficulté à s’intégrer dans les campagnes.

Au final, tu as été assez vite intégré ? Tu parlais peut-être mieux le japonais après tes six mois passés à Tokyo ?

Je parlais très moyennement. Je suis très mauvais en langue, mais ce n’est pas une excuse… J’ai fait peu d’efforts à Tokyo et le peu que j’ai appris, je l’ai rapidement oublié. Et puis entre Tokyo en 2006 et Manabé Shima à l’été 2009, il s’est quand même passé trois ans.

Tu n’as pas vécu ça comme un frein à ton projet ? Comment tu faisais pour communiquer avec les habitants de l’ile ? Vous vous compreniez autour d’une bière ?

Oui, c’est à peu près ça. Ils avaient un fort accent. Pas tous, mais dans ce coin là, ils sont de la campagne et en plus, ceux qui viennent te parler sont bien bourrus et déjà à moitié bourrés. Donc même avec un japonais un peu plus performant, je ne suis pas sûr que j’aurais plus compris certaines situations.

Tu as gardé des relations fortes avec les habitants de l’ile ? Tu leur as envoyé ton livre ?

Oui, en plusieurs fois. Ils en ont reçu une quinzaine au départ de mon éditeur. Ensuite, ils en voulaient 80 et là, ils m’en ont demandé 100. J’y suis retourné en plus entre temps. Deux fois. L’été dernier et aussi à la fin de l’hiver en février-mars 2011 pour les voir. Ils m’ont fait une petite fête d’Okaeri (de retour). J’ai pris des nouvelles, je suis retourné à l’hôtel…

Comment ont-ils accueilli le livre ?

Ils étaient très fiers ! Après, ils ne comprennent pas le français, donc ils ne se basent que sur les dessins. J’ai vaguement essayé de leur expliquer. Mais l’important, c’est qu’ils se reconnaissent, qu’ils reconnaissent l’époque durant laquelle j’étais sur l’ile…

Ils sont fiers. Ils ont quand même conscience  que leur petite ile, j’essaie de la valoriser ! L’exode rural a un gros impact au Japon. Certaines iles s’en sortent mieux, elles ne sont pas toutes en train de se vider, mais sur Manabé Shima, il n’y a pas grand-chose à vendre. Il y a l’hôtel avec des touristes qui viennent le weekend et l’été, mais comme c’est tout petit et que le touriste japonais, il lui faut des choses à voir, à boire et à manger… Et comme le touriste étranger n’y va parce qu’il ne connait pas…

Tu sais si ton livre leur a amené un ou deux touristes français ? Des gens qui seraient arrivés le bouquin en main ?

Je sais que quelques Français y sont allés, mais ce sont quelques amis que je connais, donc ça ne compte pas ! En revanche, j’ai fait découvrir l’ile à des Japonais. C’est pour ça que j’aimerais bien que le bouquin soit traduit dans leur langue. Pour le moment, je n’ai pas de piste. Plus que le premier, je préfèrerais voir le deuxième traduit. Sans prétention, je pense pouvoir faire découvrir quelques trucs sur leur pays à des Japonais. Les gens de Tokyo ou Osaka, je ne suis pas sûr qu’ils connaissent vraiment ce Japon là. Je veux leur montrer qu’il y a de petites iles, que ça vaut le coût de s’y intéresser et que les gens sur place ne sont pas des ploucs. Je veux leur montrer que si un étranger peut se rendre dans ces coins là, c’est que finalement, ce n’est pas si nul que ça.

Tu as un troisième projet sur le Japon en cours ?

Non, mais j’y réfléchis beaucoup. Le problème, c’est que depuis la sortie du deuxième, j’ai fait pas mal de dessins de commande… Pour l’édition, j’ai illustré un bouquin pour enfants qui va sortir à l’automne prochain, mais qui n’a rien à voir avec le Japon.

Tes livres reposent sur le décalage du Français au Japon qui est en pleine découverte. Mais tu as encore des choses à découvrir ?

Je suis un éternel touriste au Japon ! Déjà, du fait que je ne parle pas la langue, beaucoup d’aspects me restent difficilement accessibles.

Tu penses que tes livres auraient perdu en qualité si tu avais pu parler le japonais ?

Je ne dirais pas ça. Ca aurait été différent. Ce n’est peut-être pas bien mais je sais que c’est aussi utile de jouer le naïf parfois. On s’est rendu compte de ça avec mon ami avec qui je suis parti à vélo. Quand on allait dans les bouibouis, on était rodé. On faisait semblant de n’avoir jamais goûté du saké pour qu’ils nous en offrent. Les Japonais sont toujours heureux de faire découvrir leurs spécialités. Ils sont touchants pour ça ! Mais il ne faut pas en abuser au risque de revivre les mêmes scènes encore et encore… Gare au surplace !

Pour le coup, il y a une certaine logique dans mes deux premiers ouvrages autour de cette dualité Japon des villes-Japon des champs. Pour un troisième, il faudrait vraiment que je trouve un angle différent pour que ce soit pertinent. Je peux en faire un sur Kyoto, sur Hokkaido, sur Okinawa, sur les montagnes… Mais je ne suis pas sûr d’avoir envie de ça. A un moment, il faut savoir changer, même si je ne suis pas sûr d’en être capable.

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JEAN MARIE BOUISSOU

02/09/2010

Auteur d’ouvrages références sur le Japon contemporain – Quand les sumos apprennent  à d anser (2003), Le Japon contemporain (sous la direction de – 2007) – Jean Marie Bouissou est directeur de recherche au CERI (Centres d’études et de recherches internationales) à Sciences Po. Si, comme il le dit lui-même, les sujets de recherche « sérieux » ont monopolisé son énergie durant de nombreuses années, sa passion pour le manga a été en 2006 à l’origine de la création du Manga Network (http://www.ceri-sciences-po.org/themes/manga/index.php), plateforme réunissant des chercheurs qui se consacrent à la bande dessinée japonaise et dont il est l’instigateur.

Ne souhaitant pas s’arrêter en si bon chemin, Jean-Marie Bouissou s’est lancé dans l’écriture d’un ouvrage intitulé Manga, Histoire et Univers de la Bande Dessinée Japonaise aux éditions Philippe Picquier, sorti en librairie fin septembre.

Pour cette occasion, M. Bouissou m’a reçu au CERI afin de partager sa vision du manga, un objet d’étude particulier et passionnant sur le Japon d’après guerre.

 

Ma première question sera assez basique. Pourquoi vous êtes vous lancé dans ce projet ? Pourquoi avoir choisi de faire ce livre ?

Pour deux raisons : d’abord pour la bande dessinée et ensuite pour le Japon.

J’ai toujours vécu avec la bande dessinée. Tout jeune j’ai commencé avec Cœur Vaillant. Après Cœur Vaillant, j’ai lu Tintin, j’ai lu Spirou, j’ai lu Pilote, j’ai tout lu ! J’ai été élevé avec la BD. Par la suite, il m’est arrivé ce qui est arrivé à pas mal de gens de ma génération, celle des baby boomers : la bande dessinée française n’a pas vraiment su accompagner notre passage à l’âge adulte. Pour les jeunes gens comme moi, qui ont eu 20 ans en 1970, la bande dessinée française n’a pas vraiment su inventer de grandes séries populaires capables de nous captiver. La BD produisait beaucoup http://www.ceri-sciences-po.org/themes/manga/livres.phpd’excellentes séries du genre contre-culture – Le Concombre masqué, Philémon, Achille Talon, Corto Maltese, Moebius, Tardi, Druillet, Bilal et les filles superbes de Crépax… Ça m’intéressait, ça m’amusait, mais ça ne me prenait pas vraiment aux tripes…

Ensuite, en 1975, à 25 ans, je suis parti au Japon. J’y suis resté pendant 15 ans. Je n’étais pas en mesure de rentrer  très souvent en France. J’ai donc été coupé de l’évolution de la BD française. Par la force des choses, j’ai commencé à lire du manga. Là, j’ai compris que c’était une forme bande dessinée vraiment différente.

A une époque où il n’y avait pas encore de traduction en France ?

En 1975, on n’avait encore strictement rien traduit. La première série complète traduite en français a été Akira, d’Otomo Katsuhiro. C’était en 1990, juste au moment où je suis rentré

Vous auriez pu vous lancer dans l’importation de mangas.

Le commerce, ce n’est pas vraiment mon truc. En plus, à cette époque, je m’intéressais au manga comme ça… ce n’était pas une vraie passion. Après mon retour, j’ai un peu renoué avec la BD. J’ai un peu perdu le manga de vue. A Sciences Po, je travaillais sur des sujets « sérieux » – la vie politique japonaise, les relations internationales. Et justement, c’est le succès grandissant du manga dans le monde qui m’a interpellé.

J’ai commencé à travailler sur la question : « Pourquoi le manga réussit-t-il à séduire des jeunes du monde entier, qui n’ont absolument pas la même culture de base que les jeunes Japonais, et pas la même culture entre eux ? ». Ça, c’est une problématique de relations internationales qui concerne ce qu’on appelle le « soft power ».

Ensuite, je me suis dit qu’on pouvait aussi considérer le manga comme un excellent miroir de la société japonaise depuis la guerre et de ses évolutions de la société japonaise. J’avais déjà publié pas mal de textes sur ces évolutions, mais jamais en les étudiant à travers le spectre du manga.

Quelles sont les réactions des participants lorsque vous présentez vos travaux sur le manga lors de conférences ?

J’ai présenté des travaux sur le manga dans des congrès super sérieux… le Congrès de l’Association internationale de science politique, celui de l’Association française de science politique, celui de l’Association internationale de sociologie. On peut trouver ces textes très sérieux sur le site du Manga Network.  Personne ne m’a jamais dit que j’étais un « rigolo » ! « La vision de la mondialisation dans GTO et Hana yori dango », ça intrigue, mais ça intéresse. Peut-être même qu’un ou deux collègues étaient un peu jaloux, parce que j’avais un champ de recherche qui semblait plutôt amusant.

A qui s’adresse le livre que vous venez d’écrire ?

J’ai voulu faire un livre qui soit lisible aussi bien pour le grand adolescent qui aime le manga et qui aimerait en savoir plus, que pour ses parents qui n’arrivent pas du tout à en lire. Je veux montrer aux parents que lire du manga, ce n’est pas dangereux. Je voudrais montrer aux adultes néophytes qui ont un manga entre les mains comment s’y prendre pour le déchiffrer, leur apporter quelques clés pour qu’ils puissent s’y retrouver.

Dragon Ball, ce n’est pas facile à lire quand on n’a jamais eu de mangas entre les mains. A chaque fois que je fais une conférence, des parents viennent me dire « Ma fille ou mon fils lit du manga ! J’ai essayé, mais je n’y comprends rien… ». Pour lire un livre, il faut avoir appris à lire. Pour lire un manga, c’est la même chose :  il faut avoir un petit peu appris à déchiffrer ça.

Je considère que je fais partie d’une des premières générations à avoir lu du manga à l’âge adolescent, et je n’ai jamais eu aucun problème.

C’est normal. Le manga ne pose aucun problème aux adolescents, pour la bonne raison que dans le manga, le sens passe par le dessin plutôt que par le texte. Ce qui est écrit est assez secondaire par rapport à l’expressivité des personnages et au mouvement d’ensemble de la planche. Le manga pour adolescents, « ça bouge comme du cinéma » et « le lecteur est presque dans l’action ». C’est plus proche de la télévision et du jeu vidéo que d’un livre. Donc, pas de problème pour un jeune d’aujourd’hui.

Mais attention ! L’atout du manga, c’est qu’il extrêmement divers. J’insiste beaucoup là-dessus dans mon livre. Trop souvent, encore aujourd’hui, on ne voit que le manga pour adolescents… celui qui crispe les parents avec les grandes têtes, les grands yeux, les visages « tous pareils » et « pas japonais ». Dans le manga, il y a aussi un très grand nombre d’auteurs qui ne désorientent pas les lecteurs de bandes dessinées classiques. Malheureusement, cette diversité du manga n’est pas encore pleinement reconnue en France. Depuis quinze ans, on a inondé les rayons de mangas pour adolescents, qui se vendent comme des petits pains.

La ligne des éditeurs est-elle en train de changer ?

Tout à fait. Le marché des adolescents est presque saturé, même si les gros best-sellers sont toujours des titres shônen ou shôjo. Alors les éditeurs doivent faire preuve d’imagination pour essayer de conserver les lecteurs de manga au-delà de l’adolescence. Maintenant, ils publient des séries seinen, destinées aux jeunes adultes. Ils sortent des mangas d’auteur. Ils essaient de fidéliser la clientèle qui est venue au manga pendant son adolescence et qui a grandi aujourd’hui. Les lecteurs de manga de la première génération ont maintenant trente ans et plus. Il faut leur proposer autre chose que du shônen et du shôjo.

A l’heure actuelle, êtes vous satisfait du catalogue proposé par les éditeurs français ?

Ce n’est pas à moi de juger. C’est au public ! Mais je trouve que l’offre commence à rendre justice à beaucoup d’excellentes séries très diverses – chez Tonkam, chez Delcourt, chez Casterman avec la collection « Ecritures », chez Kana avec « Sensei » et chez Pika avec « Senpai ».

Peut-on dire que les premières séries traduites n’étaient pas d’un très bon niveau ?

Depuis 15 ans, on a publié en masse du manga pour les jeunes adolescents. On a aussi publié beaucoup de mangas pour filles parce que c’était un marché en déshérence, sur lequel il n’y avait rien. S’il y a une excellente chose que le manga a su faire, c’est de ramener les filles à la bande dessinée. Mais dans la masse énorme du shônen et du shôjo qu’on a publiée, il n’y avait pas que du bon, forcément.

Vous avez parlé avec des éditeurs japonais pour votre livre ? Est-ce que l’intérêt des étrangers pour le manga les surprend ?

Au début, ça les a vraiment surpris. Ils n’y croyaient pas ! Pour eux, le manga était quelque chose de tellement japonais que ça ne pouvait pas intéresser les étrangers… Ils s’en sont un peu mordu les doigts, parce qu’au départ, ils ont bradé beaucoup de droits. En France, ce n’est pas eux qui sont venus vendre le manga. Ce sont de petits éditeurs français qui sont allés le chercher au Japon. Beaucoup de ces éditeurs étaient des fans qui sont devenus des commerciaux par la suite. Les créateurs de Tonkam, par exemple, c’étaient des fans purs et durs. Ils sentaient le marché tout simplement.

La narration du manga s’appuie très souvent sur l’humour, le gag… Dans les premiers mangas publiés en France, on avait par exemple Dr. Slump. Mais l’humour fait souvent appel à des références culturelles très spécifiques. Comment expliquez-vous que celui des mangas ait pu passer les frontières ?

L’humour du manga est souvent du genre « pipi-caca ». Dans Dr. Slump, la petite Arale-chan voit un étron et commence à lui parler, la crotte lui répond… C’est le genre de chose qui fait rire tous les enfants du monde ! Ce n’est absolument pas connoté culturellement ! C’est comme le premier tournoi des arts martiaux dans Dragon Ball. Un des adversaires utilise ses pets comme armes. Ça fait rire les enfants dans toutes les cultures du monde, non ?  Et dans les histoires entre garçons et filles, tous les quiproquos qui finissent par une énorme baffe que le garçon reçoit. Ça parle à tous les adolescents du monde…

L’humour japonais est aussi culturellement connoté, bien sûr. Mais la grande différence, c’est qu’il n’est pas censuré. Dans toute la bande dessinée que j’ai lue, je n’ai jamais vu l’ombre d’un pet ! Notre Commission de censure des publications destinées à la jeunesse ne l’aurait pas laissé passer. Pourtant, en France, la culture populaire et enfantine était aussi « pipi-caca », mais elle a été aseptisée. Au Japon, j’ai trouvé un quotidien satirique de l’ère Meiji (1868-1912) dans lequel une mutinerie des forces armées était traitée en images. Et que voyait-on ? Des canons à pets, des fusils qui tirent des pets !

Il y a un côté brut de décoffrage dans l’humour japonais qu’on ne considère pas digne en France. Prenons Kochi Kame (こち亀), la série qui fait le plus rire les Japonais depuis quarante ans. C’est une histoire de flics complètement loufoque. L’humour y atteint des degrés de burlesque insoupçonnés. Dans un épisode par exemple, il s’agit d’un jeu télévisé de fou,  un quitte ou double dont le perdant voit une énorme machine aplatir sa maison. Un policier joue et évidemment, le poste de police se retrouve aplati. Qui ne rirait pas d’un tel gag ? Et lequel de nos dessinateurs imaginerait une histoire aussi loufoque ?

Je suis d’accord, mais ça reste un humour qui a du mal à passer en France. On le voit aujourd’hui avec la critique de la TV japonaise qui porte à l’écran les mêmes recettes que le manga.

En effet, à la télévision japonaise, on voit parfois des gens qui montrent leurs fesses, mais là, ça me gêne. Pour moi, ce n’est pas la même chose que de le voir dessiné. Un adulte qui montre ses fesses en image, ça peut faire rire, ou sourire. Le voir en live sur un écran, ça gêne. Dans un cas, on a un personnage de papier et dans l’autre, on a l’impression de voir un être humain qui s’abaisse.

Je crois que les fondements de l’humour sont assez universels. Mais en France, on a dit à un moment « On est civilisé, on ne doit plus rire de ceci ou de cela. Ce n’est pas drôle, c’est sale ! ». Les Japonais n’ont jamais dit ça.

En revanche, j’imagine que toutes les séries humoristiques destinées aux salarymen ne vous feront pas rire si vous ne connaissez pas de l’intérieur l’univers des entreprises japonais. Mais elles ne sont pas traduites en français.

Pensez-vous qu’on les traduira un jour ?

Peut être. Mais ça ne se vendra pas à 300 000 exemplaires.

On traduit déjà des mangas qui traitent de sujets de société, avec plus ou moins de succès. Par exemple Say Hello to Black Jack, une série sur les dessous du système hospitalier. Elle a assez bien marché parce que les problèmes sont assez universels: la relation du malade au médecin, les magouilles des mandarins, le scandale moral que constitue la douleur d’un enfant malade, la mort…

En revanche, d’autres séries connues du « manga de société » semblent plus difficiles à vendre en France. Par exemple telles que Naniwa Kinyûdô/ナニワ金融道, une série des années 1990 qui se passe dans le Kansai. Elle parle des usuriers qui s’attaquent aux petites entreprises en difficulté. C’est pratiquement intraduisible parce qu’il faut connaitre tout l’environnement social, et ça peut être assez technique. Pourtant, il y a Ushijima, l’usurier de l’ombre qui semble marcher assez bien…  alors je me trompe peut-être

Dans votre livre, vous parlez beaucoup de l’opposition entre un « Japon du Zen » qui serait une culture esthétique que les élites veulent mettre en avant, et un Japon plus populaire, plus quotidien, plus terre à terre qui se reflète dans les mangas (ils traitent aussi pour certains d’entre eux de ce « Japon du Zen »). Pensez vous que le manga soit un bon moyen de découvrir ce Japon qui serait peut être plus proche de la réalité ?

Le vrai Japon, c’est les deux ! Je les oppose clairement dans mon livre parce que la culture populaire japonaise reste méconnue en France. Mon premier paragraphe  a pour titre « Japon du Zen et Japon du sexe ». Je commence peut-être un peu fort. Je dis que les cerisiers en fleurs et les jardins de pierre, c’est magnifique – moi-même, j’aime beaucoup ça –, mais que la culture populaire, celle de la masse japonaise, adore le plaisir, le gore, les histoires de fantômes et les combats de pets. Les Japonais adorent les doubles suicides amoureux, les flots de larmes, de sperme, de sang. Les histoires atroces qui vous donnent la chair de poule, ils trouvent ça rafraîchissant en été. Mais toutes les cultures populaires sont plus ou moins fondées là-dessus !

Le manga s’est nourri de cette culture plus que de l’autre, parce que la bande dessinée, c’est quand même un mode d’expression plutôt populaire. Mais il a aussi beaucoup joué sur les samouraïs, les kimonos… Il n’y a pas un Japon qui est « plus vrai que l’autre ». Par contre, il y en a un qui est plus massif et dont les racines remontent beaucoup plus loin. La culture Zen-Samouraï sous sa forme achevée, est quand même une grande création de l’époque d’Edo (1603-1867).

Donc le manga est un bon moyen de découvrir un Japon populaire au final moins accessible.

C’est un Japon qu’on voit moins dans les musées et les expositions.

La première fois qu’on a présenté une exposition sur le manga à Paris, c’était à la Maison du Japon. On y a présenté des séries courtes, plutôt sophistiquées et « clean », propres à séduire les élites parisiennes. Evidemment, faire une exposition sur Naruto, ce serait moins consensuel…

L’Ambassade a attendu dix ans environ avant de devenir un sponsor officiel de Japan Expo…

Dans un premier temps, les Japonais ne se sont pas vraiment aperçus de l’intérêt des Français pour le manga. Ensuite, ils ont été étonnés ; Ils pensaient peut-être que ça ne durerait pas. Depuis six ou sept ans, ils ont perçu le potentiel et pensent qu’ils peuvent l’utiliser pour accroître leur influence. Cet état d’esprit a culminé avec Aso Taro, Premier ministre en 2008-2009, qui faisait du manga un véritable instrument diplomatique. Les Japonais ne peuvent pas ignorer que la langue la plus traduite en France après l’anglais, c’est le japonais, à cause de tous les mangas qu’on traduit. Pour eux, c’est du « soft power ».

Le manga s’exporte très bien en France, mais qu’en est-il de la bande dessinée au Japon ?

Notre BD s’exporte mal au Japon. Pour les Japonais, ce n’est pas la même chose que du manga. Pour eux, la bande dessinée française, c’est bijutsu/美術 : de l’art. Ils ne considèrent pas ça comme un produit du même type que la leur.

Est-ce que la BD aurait quelque chose à gagner à s’inspirer du modèle de production japonais ? Produire plus vite, avec plus de pages ?

Là, vous prêchez un converti. Moi, mon gros problème avec la BD française, c’est d’avoir droit à cinquante pages une seule fois par an, et encore, quand le dessinateur se démène.

Le résultat, c’est qu’il n’y a pas d’effet addictif dans la BD. Il y a en a un dans le manga. C’est une grande différence. Je me rappelle avoir lu Dragon Ball et Racailles Blues, deux mangas qui ne m’attiraient pas vraiment. Mais quand j’ai commencé, je n’ai pas pu décrocher. C’est le résultat du mode de parution des séries en feuilleton, qui impose du suspense toutes les vingt ou vingt cinq pages.

Pensez-vous que le manga dénote d’une certaine capacité des Japonais à savoir se moquer d’eux-mêmes ?

Tout à fait. Il y a beaucoup d’autodérision dans le manga.

Quel est votre manga préféré ?

C’est une question qu’on me pose souvent. Il est extrêmement difficile d’y répondre. Je dirais que j’ai des mangas préférés par genres.

S’il fallait en retenir un seul, ce serait Gunnm, pour de multiples raisons. Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez allez voir sur le site du Manga Network, où il y a un texte dans lequel j’explique tout ça en détails.

Dans le genre quête adolescente pour les 13-16 ans, ce serait One Piece. Comparé à Naruto, c’est plus complexe, plus varié et plus humoristique. Enfin, je trouve… Pour les filles de cet âge, j’adore Gals. Pour les plus grands, j’ai beaucoup travaillé sur GTO et Hana Yori Dango, parce que je les aime énormément. Mars est aussi une excellente série shôjo pour les plus grandes.

Ensuite et en vrac. Ki-itchi !!, une série plutôt du genre « manga de société ». J’aime beaucoup aussi les séries d’Osamu Tezuka – ce n’est pas pour rien que les Japonais l’ont baptisé « le dieu du manga ». Si je devais choisir un seul Tezuka, ce serait L’arbre au soleil, un manga historique dans lequel il met en scène son arrière-grand-père. Dans le genre shônen-shôjo de base, il y a Rosario + Vampires chez Tonkam – l’histoire d’un jeune humain qui se retrouve parachuté dans un lycée pour monstres. C’est plein de bagarres improbables avec beaucoup de petites culottes au vent… J’aime bien aussi les séries de tournois d’art martiaux, surtout Tough et sa suite, Free Fight. C’est un des rares cas où la suite est encore meilleure que la série initiale. J’aime aussi beaucoup les nouvelles dessinatrices. L’héroïne complètement déjantée de Happy Mania, d’Anno Moyoco, ou Pink de Kyôko Okazaki, l’histoire d’une fille qui élève un crocodile dans son appartement, avec un dessin très rafraîchissant.

Est-ce que la capacité du manga à fournir les scénarios de nombreux drama, films vous impressionne ? Le manga est à la base de nombreuses entreprises de création…

La grande force du manga, c’est d’avoir développé très tôt des médias mixtes, de s’être très tôt marié avec la télévision, un peu plus tard avec le cinéma. Aujourd’hui, il y a une interaction avec toutes sortes de médias – les jeux-vidéo par exemple – et même des mangas dont on fait des romans. C’est comme ça que les Japonais ont pénétré le marché français. Les premiers lecteurs de mangas ont été ceux qui avaient  été acculturés aux séries télévisées japonaises par RécréA2 et par le Club Dorothée.

J’ai lu avec attention la partie de votre livre portant sur l’identification du lecteur aux différents types de héros proposés dans les mangas qui pourrait expliquer leur succès. Mais vous soulignez aussi que les filles ont moins le choix des personnages. Elles restent pourtant très friandes de mangas…

En fait, ce que je dis dans mon livre, c’est que le manga propose aux garçons de choisir « le garçon qu’ils voudraient être ». Aux lectrices, le manga propose plutôt de choisir parmi un grand nombre de personnages « le garçon dont elles voudraient être amoureuses ». C’est frappant dans Fruits Basket, par exemple. Là, le manga fonctionne de manière assez sexiste.

En gros, le manga dit aux garçons, « il faut que tu deviennes toi-même », « il faut que tu accomplisses ton rêve » et pour ça, « il faut que tu trouves ta voie ». On dit plutôt à la fille « il faut que tu trouves le garçon qui te convient ». On ne lui dit pas trop « il faut que tu deviennes toi-même et que tu choisisses une voie ». Le manga est le produit d’une société machiste. C’est évident.

Néanmoins, il ne faut pas oublier que le manga a créé une bande dessinée féminine. Dessinée par des femmes, pour des femmes, sans complexe d’être des femmes et sans penser que c’est mal de présenter aux femmes une vision spécifiquement féminine. Ça n’existe presque que dans le manga, et je trouve ça formidable. Cela dit, bien sûr, on trouve beaucoup d’analyses pour vous expliquer que le shôjo est encore un moyen que les hommes ont trouvé pour dominer les femmes.

 

Pour en savoir davantage et trouver en ligne certaines des analyses de Jean-Marie Bouissou et d’autres chercheurs sur le manga, vous pouvez consulter le site du Manga Network (http://www.ceri-sciences-po.org/themes/manga/index.php), mais aussi le site associé à son livre Manga. Histoire et univers de la bande dessinée japonaise (http://www.ceri-sciences-po.org/themes/manga/livres.php).

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