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Posts Tagged ‘tremblement de terre’

TOSHIMICHI NOZOE

11/04/2011


Pour ce septième témoignage, j’ai opté pour un mail tiré de ma correspondance privée avec mon ami Nozoe san. Fukushima est sournoise, Fukushima lui fait peur.

Nozoe san vit dans le Kantô.


Cher Frédéric,

Bonsoir, c’est moi, Tom (Nozoe san aime se faire appeler Tom par ses amis étrangers).

Merci pour ton mail. Je suis touché de savoir que tes pensées sont tournées vers le Japon. Je suis aussi très heureux de pouvoir transmettre à toi ainsi qu’au monde entier mes impressions sur la catastrophe qui se déroule actuellement ici. Je veux me rendre utile !

Aujourd’hui, il y a encore eu un tremblement de terre.

Un mois c’est maintenant écoulé depuis le séisme et pourtant il est impossible d’imaginer un retour à la vie normale au Japon, et en particulier dans la région sinistrée du Tôhoku.

Avec les répliques fréquentes, nous vivons au quotidien dans la crainte d’une nouvelle catastrophe.

De plus, ces tremblements de terre ont obligé les techniciens travaillant sur la centrale à quitter le lieu et à stopper les réparations en cours. Rien n’avance comme prévu…

Parmi tous les malheurs qui les accablent, les habitants de la région de Fukushima sont particulièrement effrayés par cette pollution radioactive qu’ils ne peuvent ni voir, ni saisir.

Les produits de la région ont tous été contaminés par cette marée toxique et les légumes ne se vendent plus.

Tous ceux qui vivent prêt de Fukushima, même ceux possédant une maison, ont dû quitter la zone et trouver refuge ailleurs. Bien sûr, les scènes d’habitations s’écroulant sous les vibrations des séismes ainsi que les images de baraques emportées par le tsunami sont effroyables, mais de ce que j’ai vu, le plus éprouvant pour l’esprit des Japonais sont ces témoignages de personnes devant quitter leur maison de toujours à cause des radiations, tout en sachant qu’ils n’y remettront jamais les pieds.

Pourquoi est ce si difficile ? Parce que rien n’es détruit, rien n’a vraiment changé, et pourtant, à cause de cette pollution radioactive, tout est bon à jeter. Ces villes sont bonnes à jeter!

J’ai tellement peur de cette radioactivité rampante que je ne vois pas…

S’il y a quoique ce soit, n’hésite pas à me contacter.

Je suis heureux qu’on soit ami.

See you

Tom

Toshimichi Nozoe



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TAKAYUKI HAMADA

31 Mars 2011

 

On s’efforce de continuer à vivre à Tokyo. Arrêter le travail serait donner à la crise le rang de catastrophe. Pour Takayuki, ça n’arrivera pas!

 

Peux-tu me décrire l’atmosphère au travail, dans ton bureau ? Qu’est ce qui a changé par rapport à la situation pré-séisme ?

Je dirais qu’on est déjà presque revenu à la situation pré-séisme. Il est vrai, en revanche, que notre rythme de travail est toujours conditionné par les coupures de courant planifiées. Les gens doivent faire avec.

Concrètement quels sont vos horaires de travail ? Vos journées sont elles raccourcies ?

Nous avons repris des horaires normaux. J’arrive au boulot à 8h50 et je le quitte à 19h, soit une journée on ne peut plus normale.

Est-ce qu’on peut dire que l’activité économique s’est ralenti depuis le tremblement de terre ? Quels sont les signes ?

Des quartiers en général animés tels qu’Harajuku ou Omote Sando ne sont plus éclairés le soir. De nombreux magasins ferment de bonne heure. Si on compare à l’avant tremblement de terre, on a juste l’impression qu’il n’y a plus de vie dans les rues.

Selon toi, combien de temps faudra-t-il pour que l’activité économique revienne à la normale ?

Tant qu’on n’aura pas résolu les problèmes d’électricité, il sera impossible de revenir à la normale. Je pense qu’il faudra au minimum deux ans au Japon pour revenir au niveau précédent le séisme.

Vu la situation et l’état de l’activité économique, penses-tu qu’il soit vraiment nécessaire pour toi de te rendre chaque jour au travail ?

Oui, c’est absolument nécessaire, en particulier dans la région de Tokyo, où nous ne subissons que très peu les conséquences du tremblement de terre et où tout est presque rentré dans l’ordre.

Penses-tu qu’il serait plus sage, si c’était possible, de s’éloigner de Fukushima en quittant Tokyo ? Est que ton entreprise envisage un tel déménagement ?

Je pense qu’au regard de la situation actuelle, ça ne sert à rien de penser comme ça. Peut être qu’en été, avec les risques de coupures de courant, il sera temps de penser à déménager. Sans climatisation, il est très difficile de travailler dans la chaleur estivale, mais vu les températures à l’heure actuelle, il n’y a pas de problème.

Est-ce que ta famille ou tes amis se trouvent encore à Tokyo ?

Parmi tous mes amis qui résident dans la région du Kanto, je n’ai pas entendu une seule personne me dire qu’elle était partie ailleurs.

De nombreux étrangers travaillant dans des entreprises japonaises au Japon ont pris le parti de rentrer. Que penses-tu de cette décision ?

J’ai entendu parler de ce problème, mais je ne connais personne directement dans cette situation. Je me dis qu’il a été difficile pour les étrangers d’avoir accès à l’information et le peu qu’ils ont eu a mis en avant le caractère sensationnel de la crise. Je parle par exemple des images d’explosions dans les centrales. Dans ces circonstances, je ne vois pas ce qu’ils auraient pu faire d’autre que rentrer chez eux. Je pense que si l’inverse c’était produit, que j’avais été en France au moment de l’explosion d’une centrale nucléaire, je serais rapidement rentré au Japon.

Si on suit les nouvelles en France, il semblerait que la crise à Fukushima ne cesse de s’aggraver. Quel scénario imagines-tu pour la suite ? Es tu inquiet ?

Bien sûr que je me fais du souci, mais à mon échelle, je ne peux rien faire ! Je pense que les experts ont raison quand ils disent que plus personnes ne pourra s’approcher de la centrale à l’avenir dans un périmètre relativement large.

Penses tu que le Japon devrait chercher à réduire sa consommation d’énergie nucléaire dans le futur ? Quelle autre source d’énergie pourrait représenter une solution viable ?

Le Japon ne peut pas se passer de l’énergie nucléaire. Les sources d’énergie naturelle ne peuvent pas répondre à la demande du peuple japonais !

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CHRISTOPHE BOLEAT

19/03/2011


Christophe a laissé le nuage radioactif et Tokyo derrière lui. Il applique le principe de précaution… Pourquoi prendre un risque quand on a la possibilité de l’éviter? Ces amis n’ont malheureusement pas tous le choix…


Où vis tu au Japon ?

Je vis actuellement à Tokyo, dans le quartier d’Ikebukuro.

Qu’étais tu en train de faire quand la terre s’est mise à trembler ?

J’étais dans mon appartement en train d’écrire un email.

Qu’as-tu pensé sur le moment ? Comment as-tu réagi ? Était ce la première fois que tu faisais face à un tel séisme ?

Les séismes ne sont pas rares au Japon. Je dirais même qu’il y en a quasiment tous les jours, mais ce sont généralement de petits séismes, très légers, que l’on ne perçoit que si l’on est assis, immobile ou dans un lieu en hauteur. Vivant au 11ème étage d’un immeuble, je les ressens peut-être un peu plus que les gens vivant au niveau du sol. Ils se présentent généralement comme une « vague » de secousses successives : d’abord des petites qui croissent en intensité, puis des moyennes pendant une à plusieurs minutes avant de s’amenuiser et de disparaître complètement.

Le 11 mars, quand la terre a commencé à trembler, j’ai senti immédiatement que quelque chose d’anormal était en train de se passer, les toutes premières secousses étant déjà d’intensité moyenne. Je n’avais jamais ressenti ça ! J’y ai vu un danger. J’ai immédiatement arrêté mon ordinateur et tendu la main pour prendre ma veste, mais il était déjà trop tard. 10 à 20 secondes après les premières secousses, le tremblement était devenu si intense que tout l’immeuble vacillait et je perdais l’équilibre. Livres, CDs et autres petites choses tombaient des étagères autour de moi. J’entendais de l’eau qui éclaboussait les murs dans la salle de bain. Des cris s’élevaient des appartements voisins. Pendant quelques secondes, j’ai vraiment cru que j’allais y passer. Je me disais : « Tu es au 11ème étage, tu ne pourras jamais t’en sortir. C’est fini. » Mais refusant également de m’y résigner, j’essayais tant bien que mal d’atteindre la porte et de me ruer vers les escaliers de secours. Je dévalais les escaliers tremblants à toute vitesse. Devant moi un voisin japonais portait son chien dans ses bras. Nous avons finalement atteint le rez-de-chaussée et rejoint la foule de voisins rassemblée en bas de l’immeuble. Les visages étaient marqués par l’horreur et tout le monde se regardait sans dire un mot pour autant.

Nous étions tous en état de choc, moi y compris, mais je ne l’ai réalisé que plusieurs heures après. Sur le moment, la seule question qui occupait mon esprit était : « est-ce que c’est fini ? ». Je me suis alors adossé à une barrière qui séparait le trottoir de la route, et j’ai clairement senti que les secousses se poursuivaient. Pourtant, chose on ne peut plus étrange, certains passants continuaient à marcher dans les rues en discutant. Certains nous jetaient des regards interloqués qui avaient l’air de dire « mais qu’est-ce que vous foutez là ? ». Je me suis demandé si le séisme avait été aussi gros que je l’avais imaginé ou si j’avais rêvé. Les voitures derrière nous continuaient leur course comme si de rien n’était. A la fois pour en avoir le cœur net, mais aussi pour faire tout simplement quelque chose dans cette confusion insupportable, je décidais de marcher un peu jusqu’à la Sunshine Street, l’artère commerçante voisine.

Dans la rue en question, des masses de gens étaient prostrées devant l’entrée des grands magasins et des salles de jeu, apparemment plus ou moins dans le même état que nous. D’autres continuaient à sortir des portes en courant pour rejoindre la foule. J’en conclue que tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur des immeubles avaient ressenti avec plus d’intensité le séisme que les passants dans la rue. Pourtant, je ne voyais aucun dommage matériel au dehors, aucun débris ni lésion sur les immeubles ou par terre. Aucun blessé non plus, apparemment. Avide d’en savoir plus, je me dirigeais vers le gigantesque centre commercial Sunshine City, à quelques minutes de là.

Le parc à côté du centre était noir de monde. La plupart des gens semblaient être des salarymen, sortis des grands immeubles adjacents et venus se réfugier dehors. Tous, quasiment,  avaient leur portable à l’oreille. Il était clair que quelque chose d’anormal était en train de se passer, pourtant certains groupes de collègues riaient et plaisantaient. Je décidais d’aller voir à l’intérieur du centre. Là, la situation était encore plus étrange. Alors que tous les magasins étaient encore ouverts, les gens se comportaient tantôt normalement, tantôt comme apeurés. Je regardais surtout le personnel qui continuait à « saluer » les clients avec le sourire, tout en jetant sans cesse des regards inquiets à leurs collègues. Une voix off retentissait dans le magasin, annonçant qu’un séisme venait d’avoir lieu, mais qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter, cet immeuble étant particulièrement résistant aux tremblements de terre. Certaines personnes – moi y compris – ne savaient pas s’il était plus prudent de rester à l’intérieur de l’immeuble ou au dehors. En effet, le quartier étant rempli de hauts buildings, on pouvait craindre d’éventuelles chutes de vitres brisées ou autres débris en restant dans les rues. Les mannequins dans les vitrines, ou les lampes dans les restaurants continuaient d’onduler, confirmant que les secousses se poursuivaient. Alors que j’atteignais une autre sortie, un second séisme particulièrement puissant survint. Cette fois le stoïcisme du personnel se brisa, et même les cuistots et les serveuses des restaurants se précipitèrent dehors. Mais cette seconde salve étant plutôt courte, les gens s’immobilisèrent assez vite, se regardant les uns les autres et ne sachant pas trop quoi faire. Je décidais finalement de retourner dans le parc et d’attendre que les choses se calment.

Je trouvais une place libre pour m’asseoir sur un banc. Pas plus d’une trentaine de minutes ne s’étaient écoulées depuis que j’avais quitté mon appartement. Le sol continuait de trembler. Plus faiblement mais continuellement. C’est seulement à ce moment-là que je réalisais que nous venions de subir un tremblement de terre important et qu’il me faudrait peut-être contacter mes proches. Mais même si j’étais encore en état de choc, j’étais persuadé que la situation était beaucoup moins grave que lors du tremblement de terre de Kobe. Je pensais également que seul Tokyo avait été touché. Je n’avais pas conscience que le réseau téléphonique japonais était déjà complètement saturé, et que les réponses à mes messages ne me parviendraient que le lendemain. Une à deux heures plus tard, tous les magasins de Tokyo étaient fermés.

Qu’en est-il du Tsunami ? As-tu été rapidement averti ? As tu été surpris ?

Tokyo n’ayant pas été touché par le tsunami, je n’ai appris son existence que par l’intermédiaire des médias, une fois rentré chez moi. Mais je n’étais pas le seul : l’information quant à l’étendue des dégâts du tsunami n’est arrivée que plusieurs heures après au chaînes de télévision, qui ne parlaient quasiment que du tremblement de terre le premier jour.

As-tu été surpris par l’ampleur de la catastrophe ?

Bien sûr. Je n’aurais jamais imaginé que ce que je venais de vivre n’était qu’une pichenette à côté de ce qu’avaient subi les victimes du tsunami dans le nord.

Que penses-tu de ce qui est en train de se passer avec la centrale nucléaire de Fukushima ? Avais-tu déjà imaginé qu’un tel problème puisse survenir suite à un tremblement de terre ? Est-ce que tu penses que le gouvernement et Tepco sont intervenus assez rapidement ? Est-ce que tu as confiance en ton gouvernement/gouvernement japonais ?

A l’heure où j’écris ces lignes (samedi 19 mars 2011), la centrale nucléaire de Fukushima semble, pour la première fois depuis une semaine, sur le point d’être maîtrisée. Des spécialistes du nucléaire étrangers, ainsi que les forces armées et les pompiers sont arrivés sur le site, et déploient tous leurs efforts pour faire tomber la température des réacteurs. C’est peut-être le début de la fin du cauchemar. On prie et on espère.

Je savais que les tremblements de terre allaient souvent de paire avec les tsunamis et que les séismes sont la première cause de dommage dans les centrales nucléaires car j’avais suivi un cours sur le sujet l’année dernière dans mon université japonaise. C’est une coïncidence. Jamais je n’aurais pensé que cela me servirait.

Je pense que Tepco a commis des erreurs, notamment en refusant la première proposition d’aide des Etats-Unis. Le gouvernement également, en minimisant constamment la situation afin d’éviter que les gens ne paniquent et en filtrant les informations capitales. C’est seulement en récoltant les informations venues de l’étranger et celles des ambassades que j’ai pu me faire une idée plus claire de la situation. L’information diffusée par la télévision japonaise n’était pas suffisante. Cependant, les blâmer est facile, alors que faire des choix sous pression, avec une telle responsabilité, doit être extrêmement difficile. Je m’abstiendrai donc de porter des jugements trop hâtifs pour l’instant.

Est-ce que tu penses que tu vas devoir quitter l’endroit où tu te trouves en ce moment ? Pour aller où ? Pourquoi ?

J’ai quitté mon appartement de Tokyo mardi matin (le 15 mars), et je suis parti chez un ami à Osaka. J’ai pris cette décision après l’annonce de l’explosion du 2ème réacteur de la centrale (le 3ème de la série). La confirmation qu’un nuage de particules radioactives avait été relâché dans l’air combiné au fait que les vents allaient souffler en direction de Tokyo ce jour là (la centrale de Fukushima est située à 250km au nord-est de Tokyo) m’ont conforté dans ma décision. A ce moment-là, personne ne savait si les particules radioactives seraient en quantité telle qu’elles puissent être considérées comme nocives. Je n’avais vraiment pas envie de faire le test. Après concertation avec ma famille et quelques amis qui m’encourageaient dans cette voie, j’ai rassemblé quelques affaires et sauté dans un train pour Osaka. A partir de ce soir là et pendant les jours qui ont suivi, les gens se sont mis à quitter massivement Tokyo, pour certains le pays, et le carburant a commencé à manquer.

Est-ce que tu peux décrire Tokyo en ce moment ? Quelle est l’atmosphère en ville ?

Etant à Osaka depuis maintenant quatre jours, je ne peux décrire l’état actuel de Tokyo avec précision, mais selon mes amis restés dans la capitale et à qui je téléphone régulièrement, l’ambiance y serait plutôt lugubre. Le rationnement d’électricité, la pénurie de nourriture dans les magasins et d’essence dans les stations, le nombre réduit de trains circulant ainsi que les informations toujours aussi alarmistes à la télévision contribueraient à faire tourner la ville au ralenti. Toujours selon mes amis, les répliques de secousses se poursuivraient encore en ce moment rappelant à chacun que l’hypothèse d’un nouveau tremblement de terre majeure n’est pas à écarter.

Ici, à Osaka, tout semble presque normal. Les magasins et les écoles sont ouverts, les trains marchent comme d’habitude et le centre-ville grouille de monde. Il faut dire que les tremblements de terre n’ont que très faiblement touché la ville et que le risque de contamination par la radioactivité est pour l’instant inexistant. Cependant, les rues se vident relativement rapidement le soir.

Un commentaire que tu souhaiterais faire… Tu es le bienvenu.

Deux choses dont j’aimerais parler brièvement : Le conflit « rester/partir » et le « cognitive bias ».

Il semble que le choix de « rester » ou de « partir » des zones à risque, et notamment de Tokyo, crée des conflits dans les familles et au sein des entreprises. Certains qualifient ceux qui restent de courageux, et ceux qui fuient de lâches. D’autres considèrent que le fait de rester travailler à Tokyo, et d’exposer ainsi sa famille aux risques de contamination radioactive est irresponsable, qu’ils soient simples employés ou patrons d’entreprise.

De nombreux patrons d’entreprise japonais refusent, à l’heure actuelle, de donner congé à leurs salariés. Tous mes amis japonais de la capitale me répètent qu’ils veulent partir, mais ont peur de se faire licencier ou de ne pas pouvoir retrouver leur job après le désastre. La question est, à qui donner la priorité ? A son emploi ou à sa famille. Vu la précarité du monde du travail actuellement au Japon, perdre sa place n’est pas un risque qu’on peut prendre à la légère. Mais rester implique un danger potentiel difficilement acceptable. Quoiqu’il en soit, chacun devrait être en mesure de faire librement ce choix.

Parmi mes amis japonais, un tiers est déjà parti de Tokyo, un tiers est sur le point de partir, et le dernier tiers reste. Il semblerait que cette décision repose sur une intuition personnelle. Il semblerait également que la décision n’ait aucun rapport avec la nationalité ou le sexe des individus. Dans mon groupe d’amis – composé aussi bien d’étrangers que de japonais – certains étrangers sont partis, d’autres sont restés, certains japonais sont partis, d’autres sont restés, et tous justifient généralement leur choix de la même manière.

Un autre phénomène qui m’a surpris est la réaction de certains japonais face à la situation.

Malgré le danger et la menace, il semble que de nombreux japonais se trouvant dans les zones épargnées par les dégâts, mais présentant tout de même des risques (comme Tokyo) se comportent normalement, et continuent à travailler ou à sortir comme si de rien n’était. Toutes les chaînes de radio et de télévision étant réquisitionnées pour fournir une information continue sur les évènements, il est impossible de ne pas être au courant de la situation. Un observateur extérieur pourrait voir cela comme de la négligence. Des jeunes qui ne réaliseraient pas vraiment ce qui se passe ou des adultes qui ne prendraient pas leurs responsabilités. Mais est-ce vraiment le cas ?

Dans le cours que j’ai suivi sur les tremblements de terre, un spécialiste des catastrophes naturelles avait consacré plusieurs classes à nous expliquer le phénomène de « cognitive bias ». Il s’agit d’un mécanisme psychologique visant à protéger l’être humain contre les situations de stress trop intenses. Il consiste à interpréter les faits de manière plus plaisante ou rassurante, à doucir la situation effective. Ainsi chacun peut éviter de céder à la panique et personne n’a à prendre ses responsabilités. Dans le cas actuel, le « cognitive bias » encourage les gens à sous-évaluer les risques de Fukushima et à accorder une confiance aveugle aux autorités. La réaction inverse existe aussi. Des gens paniquent et font des réserves d’eau et de nourriture pour plusieurs semaines.

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AMARI KOICHI

16/03/2011

 

Si Amari reconnait que la situation n’est pas des plus sereine à Tokyo, il ne cède pas à la panique. A l’image de nombreux Japonais, il relativise le danger nucléaire… Pas le drame humain de Miyagi.

 

Où vis tu au Japon ?

J’habite dans la ville de Kawasaki, dans la Préfecture de Kanagawa.

Qu’étais tu en train de faire quand le tremblement de terre est arrivé ?

J’étais à Atsugi, au bureau en train de travailler.

Qu’as-tu pensé au moment du tremblement de terre ? Était ce la première fois que tu faisais face à un tel séisme ?

Quand le séisme est survenu, l’alarme s’est mise à hurler et j’ai plongé sous mon bureau. C’était la première fois que j’avais à faire face à une situation d’une telle ampleur.

Qu’en est-il du Tsunami ? Avez-vous été rapidement avertis ? Avez-vous été surpris ?

Après m’être mis à l’abri du tremblement de terre, j’ai regardé les nouvelles sur mon téléphone portable et c’est à ce moment que j’ai entendu parler du Tsunami pour la première fois. On peut dire que ça a mis un certain temps à arriver jusqu’à Atsuki.

As-tu été surpris par l’ampleur de la catastrophe ?

Très surpris ! Je me suis tout de suite dit que le nombre de victimes allait être impressionnant.

Que penses-tu de ce qui est en train de se passer avec la centrale nucléaire de Fukushima ? Avais-tu déjà imaginé qu’un tel problème puisse survenir suite à un tremblement de terre ? Est-ce que tu penses que le gouvernement et Tepco sont intervenus assez rapidement ? Est-ce que tu as confiance en ton gouvernement ?

J’ai entendu dire que les réacteurs nucléaires avaient été arrêtés en urgence. J’ai donc naturellement pensé, en premier lieu, que la situation était sous contrôle. Je n’imaginais pas que ça puisse devenir un tel problème. Aujourd’hui, il me semble que le gouvernement et Tepco ont mis trop de temps à répondre. Pour autant, je ne mets pas en doute la parole du gouvernement à ce stade, pour la simple et bonne raison que les annonces qu’ils ont faites sur le taux de radiation dans la nature correspondent grosso modo aux résultats des études effectuées par les universités et différents acteurs de la société civile.

Je pense qu’il serait préférable pour tous les habitants de Fukushima de très vite se réfugier à Tokyo.

Que va-t-il arriver à Fukushima selon toi ?

Je me dis que Tepco n’est pas seul à agir. Les Forces d’Auto Défense sont là, l’armée américaine est là. Avec tout ça, je me dis qu’on pourra peut être être protégé. Par ailleurs, si ça tournait mal, Tokyo se trouve quand même à 200 km de Fukushima, il n’y aura donc pas de gros dégât à envisager. En ce qui concerne les habitants de Fukushima, ils devraient se rendre le plus vite possible à Tokyo pour trouver refuge.

Est-ce que tu penses que tu vas devoir quitter l’endroit où tu te trouves en ce moment ? Pour aller où ? Pourquoi ?

Je n’ai aucunement l’intention de quitter Tokyo. Je vais aller travailler comme tous les jours demain. Honnêtement, si on réfléchit un minimum de manière scientifique, 200 km séparant Fukushima et Tokyo, il n’y a pas de problème.

Est-ce que tu peux décrire Tokyo en ce moment ? Quelle est l’atmosphère en ville ?

Entre les répliques et les coupures de courant, je qualifierais la situation générale de « panique légère ». Dans les magasins, on ne trouve plus de nourriture, de piles ou encore de lampes de poche. Il n’y a plus non plus d’essence. Le fait que tout le monde se rue sur les denrées périssables comme les légumes renforce ce sentiment de panique ambiante.

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TAKASHI URATA (28 ans)

17/03/2011


Urata est Salary man à Tokyo. Il n’a pas encore quitté la ville et n’a pour le moment pas l’intention de le faire. Il continue à travailler, la meilleure façon selon lui d’être solidaire.

Où vis-tu au Japon ?

J’habite à Tokyo, dans l’arrondissement d’Adachi.

Qu’étais tu en train de faire quand le tremblement de terre est arrivé ?

J’étais en déplacement dans le cadre du travail. Au moment précis, j’étais dans le métro au niveau de la station Hibiya. Juste quand j’arrivais, la terre s’est mise à trembler et le train s’est arrêté. J’ai alors attendu un autre métro pendant vingt minutes, mais comme rien ne se passait, je suis remonté à la surface et j’ai marché jusqu’à mon bureau, non loin de Tokyo Eki.

Le soir, les trains étaient immobilisés et j’ai passé la nuit au bureau. Je suis rentré le lendemain. Tout avait été mis en place dans l’entreprise pour nous mettre à l’abri. J’ai dormi dans nos locaux sans trop m’inquiéter.

Qu’as-tu pensé au moment du tremblement de terre ? Comment as-tu réagi ?

En fait, bizarrement, ça n’a pas tremblé outre mesure dans le métro, malgré la magnitude 5. Je n’ai pas pensé que c’était un incident majeur.

Était ce la première fois que tu faisais face à un tel séisme ?

En fait, il y a 15 ans, je vivais à Nara et j’avais déjà ressenti les secousses du grand tremblement de terre de Kobe. Mais sinon, je n’avais jamais rien connu de tel.

Qu’en est-il du Tsunami ? As-tu été rapidement averti ? As-tu été surpris ?

Tout de suite après le tremblement de terre, je suis resté dehors, dans la rue, durant une heure. Par conséquent, je n’étais au courant de rien. En revanche, je l’ai découvert en regardant les news plus tard, et il semble que l’alerte au Tsunami ait rapidement été donnée. Je pense que les médias ont bien rempli leur rôle et qu’ils ont tout de suite traité du problème. Grâce à ça, j’ai rapidement été en mesure de comprendre ce qui était en train de se passer.

As-tu été surpris par l’ampleur de la catastrophe ?

Environ trois heures après la secousse, j’ai regardé les news et j’ai découvert le tsunami. J’étais choqué.

Que penses-tu de ce qui est en train de se passer avec la centrale nucléaire de Fukushima ? Avais-tu déjà imaginé qu’un tel problème puisse survenir suite à un tremblement de terre ? Est-ce que tu penses que le gouvernement et Tepco sont intervenus assez rapidement ? Est-ce que tu as confiance en ton gouvernement ?

J’ai été très surpris par l’accident qui s’est produit dans la centrale de Fukushima. Je n’aurais jamais pu l’imaginer. Je suppose que l’intervention n’a pas été assez rapide, mais pour être tout à fait franc, en tant qu’habitant de Tokyo, je n’ai pas la sensation qu’elle ait tardé tant que ça. Les gens sur place doivent probablement penser d’une manière bien différente. Je ne sais pas trop ce qui va se passer par la suite, mais une chose est sûre, si Tokyo court un risque avéré, je veux être averti le plus rapidement possible.

En ce qui concerne le gouvernement, je souhaite qu’il fasse de son mieux et de toute manière, il n’y a rien d’autre à faire que de lui faire confiance.

Que va-t-il se passer selon toi à Fukushima ?

C’est très difficile à imaginer. On entend au journal que nous sommes dans une situation grave, mais je n’imagine pas que ça puisse devenir un problème majeur du jour au lendemain.

Je veux que le gouvernement et Tepco réussissent à refroidir le réacteur. Je veux aussi que la télévision soit en mesure de m’informer rapidement !

Est-ce que tu penses que tu vas devoir quitter l’endroit où tu te trouves en ce moment ? Pour aller où ? Pourquoi ?

Je ne vais pas partir. Si je devais vraiment fuir, je partirais dans le Kansai. J’irais en voiture. Je possède ma propre voiture.

Est-ce que tu peux décrire Tokyo en ce moment ? Quelle est l’atmosphère en ville ?

Je ne pense pas que la situation à Tokyo soit telle que la vie devienne difficile, mais ce n’est pas non plus l’environnement rêvé. C’est à la fois dur sur le plan physique car il n’y a plus assez d’électricité pour mener son train de vie habituel – nous devons nous rationner et tenter de vivre de manière plus frugale – mais c’est aussi très dur sur le plan psychologique car nous voyons défiler des nouvelles toujours plus sombres qui font naitre en nous des sentiments de tristesse et d’insécurité. En revanche, je tiens à dire que les gens qui sont au Japon font tout pour continuer à vivre. Personne ne se laisse aller ou abandonne et c’est avec force et détermination que nous faisons face à la situation actuelle.

Tout ne se passe peut être pas très bien, mais pour nous qui vivons dans les grandes villes, nous faisons bien attention à restreindre notre consommation d’électricité. Ca nous donne ainsi l’impression de participer à l’effort national. J’ai l’impression d’unir mon destin à celui des sinistrés. Je pense que ce n’est pas une mauvaise chose.

A l’heure actuelle, tout le monde souhaite revenir à une situation apaisée le plus rapidement possible et je pense que la seule chose que nous puissions faire à notre échelle pour y aider est de faire attention à notre consommation d’électricité.

Un commentaire que tu souhaiterais faire… Tu es le bienvenu.

Je voulais juste ajouter qu’à l’étranger, vous voyez probablement défiler sur vos écrans des nouvelles toujours plus sombres et alarmistes, mais ici au Japon, personne ne baisse les bras. Ce n’est pas dans nos habitudes. C’est quelque chose qui me tient à cœur.

Nous continuons à vivre et tous les messages d’encouragement qui viennent de l’étranger nous aident à tenir. Ca m’a fait un bien fou de voir les nouvelles relatant le soutien affiché par le monde du foot en Espagne et en Allemagne. N’hésitez pas à continuer à nous encourager !

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